Le temps, la ville et l’urbaniste

17 janvier 2011

Le cerf-volant de l’amitié

Publié par alias dans Petites histoires

Elle était passée maître dans l’art de faire voler les cerfs-volants sans le savoir. Intuitive, elle leur laissait plus ou moins de voilure quand il le fallait. Elle sentait bien le vent tourner, les caprices du temps, les nuages noirs annonçant l’orage, la tempête, les déchaînement de la nature humaine.

Elle tenait alors ses cerfs-volants vaillamment, évaluant le subtil dosage de l’élasticité de ses cordes, évitant instinctivement la rupture ou le trop soudain relâchement. Elle devait ainsi manœuvrer de nuit et de brouillard, suivant un principe d’incertitude dont elle s’était accoutumée.

Cerf-volant acrobatique ou cerf-volant de plage, elle savait les aimer dans leur géométrie variable. Oiseaux magnifiques, serpents volants et petits dragons, leur courbure ou inflexion exprimait les replis de la matière et les plis dans l’âme.

De son point de vue, elle n’appréciait cependant pas les séries de formes que prenaient les diafoirus, cerfs-volants arrogants, prétentieux qui se prenaient pour des doctes savants. L’horizon est nécessairement imprévisible, comment pouvaient-ils être aussi sûrs d’eux ?

Les trissotins l’épuisaient par leur préciosité, leur hyper raffinement et autres formules alambiquées qui leur faisaient perdre de vue l’essentiel, telles de véritables tornades.

Douce et téméraire, elle est une belle personne. Ange déchue, elle vivait prosaïquement dans un cagibi au service d’un homme mi-ange mi-démon, plutôt démon à ses heures perdues. Il faut bien reconnaître que cela ne lui rendait pas la vie facile. Elle n’en sortait que de temps en temps pour bénéficier des quelques rayons du soleil et de la vue du jour.

Puis un événement survenu, elle m’interpella à propos de l’état de santé de l’un de ses cerfs-volants. Il était blessé, son comportement était devenu incompréhensible. « Etais-tu au courant de sa maladie ? ». Oui, bien sûr, je savais, mais j’étais tenue au silence. Les ailes brisées, il ne supportait plus de voler dehors par temps de givre, il était devenu très frileux, ultrasensible.

Une révolte sourde grondait en lui : sidéen à 20 ans, trop jeune pour mourir, trop tôt pour connaître la vie, et désormais, trop différent des autres, aussi. Tu ne devais et ne pouvais donc savoir. Mon activité secondaire me donnait la capacité de le protéger momentanément des aléas, mais j’étais bien consciente du fait que mon action serait toujours insuffisante, jamais satisfaisante.

Comment surmonter la maladie ?  Tu t’épuiseras à la tâche. Toi aussi, soudainement, tu seras prise par le froid. Tu grelottais, ton corps te faisait souffrir, tu ne pouvais plus bouger. Tes rares jours de repos se transformèrent en séance de chimiothérapie. Je n’aurais peut-être pas dû t’abandonner, te laisser seule dans ce noir obscur à lutter contre toi-même. Oui, bien sûr, je ne suis jamais bien loin, mais comme je me sens inutile, vaine à ne pas pouvoir soulager ta douleur. Tu tentes de me rassurer, les séances se sont bien passées. Force paisible. Sauras-tu te reposer, t’accorder du temps ?

Je partage ta déception devant la nonchalante indifférence de ton partenaire. Devenu capricieux comme peuvent l’être les enfants uniques, il ne répondra pas à tes appels sous-jacents. Il se coupe volontairement de ses proches et de tous leurs éventuels reproches, signifiant le refus de ses propres faiblesses. La solitude est moins pénible à supporter lorsqu’elle est choisie. Il devient alors préférable de ne rien dire plutôt que de se risquer à une incompréhension, un piètre mot de réconfort aussitôt oublié, cassant le peu de lien qui subsistait de ce que l’on aurait pu nommé une ancienne amitié.

Te souviens-tu du film de Wim Wenders « Les ailes du désir ». Damiel ne désire pas une femme mais le paysage, le pli qu’elle enveloppe. Il n’y a pas de désir qui ne coule dans un agencement. Si l’univers des anges est en noir et blanc, celui des humains est en couleur. Toi qui partages comme moi le goût pour la photographie, tu ne peux qu’y être sensible. Certes, le noir et blanc est plus pur, plus esthétisant, mais les couleurs de tes cerfs-volants sont aussi importantes. Deleuze disait de Spinoza que la joie consiste à remplir une puissance, à conquérir un peu de couleur.

Tout pouvoir est nécessairement triste, mais il n’existe pas de puissance mauvaise. Ainsi, la maladie peut aiguiser le sentiment de vie, il faut s’en servir pour être un peu plus libre. Djamila la lumière, si le sentiment de vacuité de la vie t’envahit, il te suffit alors de te poser et de regarder les nuages dessiner le ciel pour arrêter le temps. Il t’arrivait parfois d’oublier les dates, les heures dans tes déclarations, ce qui me prêtait à sourire. Maître du temps et de ses caprices, tu le refoulais, tu lui déniais le droit d’exister. Ton combat est sans fin, il n’est pas ridicule, il montre juste que tu es impliquée dans la vie.

18 janvier 2010

Le coupe-papier

Publié par alias dans Petites histoires

J’étais assise sur un des bancs du jardin des Plantes lorsqu’un homme décida de me soustraire à mes pensées « Vous permettez que je m’asseye à côté de vous ? » me demanda-t-il. « Oui, je vous en prie ». 

Je repris le cours de ma lecture, un faux silence s’établit, rompu par le craquement des pages d’un livre que je tentais de déplier feuille par feuille. Ce bruit devenait de plus en plus régulier, susceptible de troubler l’atmosphère. « Vous devriez utiliser un coupe papier » me dit-il d’un air assuré. Je lui sortis alors la grande paire de ciseaux argentée avec laquelle j’égrainais les minutes.

Intrigué, il poursuivit « Que coupez-vous donc ? ». « Je coupe l’eau » lui répondis-je. « Oh, je vois, rares sont les personnes qui lisent Gaston Bachelard. Quel est le titre exact de votre livre ? ». Il mit ses lunettes et se pencha sur mon livre : « L’eau et les rêves »…Etes-vous sûre de ne pas plutôt vous intéresser aux rêves ? J’ai bien dû lire « L’intuition de l’instant », mais cela remonte à près de quarante ans maintenant, je ne pourrais pas vous en parler. »

Nous discutâmes ainsi pendant près de trois quart d’heure, lorsque les gardiens marquèrent par leur coup de sifflet la fermeture du jardin. J’avais juste le temps de me rendre à la librairie acheter le livre qu’il venait de me suggérer.

« L’intuition de l’instant » traitait du problème de l’habitude face au temps discontinu, ce qui revient à parler du sentiment de la continuité rendu possible grâce à l’habitude et de la régénération de par la présence d’espaces intemporels, de silences, de vides. Les pleins entrecoupés de vides permettent la naissance d’« instants féconds ».

Ainsi «  Le rythme franchit le silence, de la même manière que l’être franchit le vide temporel qui sépare les instants. L’être se continue par l’habitude, comme le temps dure par la densité régulière des instants sans durée […] La permanence dont il se croit doué n’est que l’expression de l’habitude à lui-même.[…] En renaissant, nous accentuons la vie. […] Ce qui persiste est toujours ce qui se régénère. […] La synthèse de la nouveauté et de la routine est réalisée par les instants féconds. ».

Cela présentait l’avantage d’être plus clair exprimé ainsi, me suis-je dit le lendemain en contemplant le jardin d’un autre angle. L’homme était de nouveau là. « Je ne vous avais pas reconnue tout de suite. Quelque chose a changé. Hier, vous étiez assise sur du bois, pourquoi avoir choisi la pierre aujourd’hui ? Le bois vous va mieux. La pierre vous coupe des autres » me reprocha-t-il d’un air quelque peu contrarié, avant de se reprendre : « Excusez-moi, ce n’était qu’une impression que j’imputais à la pierre et puis la luminosité n’est pas la même, nous ne sommes pas non plus à la même heure…Il me fallait juste un court temps d’adaptation. Je me sens de nouveau très bien. La pierre n’est pas gênante. Permettez-moi de rester ? ».

L’inconnu avait tenu une librairie spécialisée dans la psychanalyse dans le quartier latin. Une amie m’avait d’ailleurs prêté un de leurs livres sur « L’ombre », et cela me fit pensé que je devais sans doute le retravailler avant de le lui rendre. Le libraire sortit par inadvertance un livre de sa poche. « Quel auteur lisez-vous ? » lui demandais-je un peu curieuse. « Ovide. Je le garde toujours avec moi. Si j’avais connu ce livre plus tôt, cela m’aurait évité bien des erreurs, j’ai lu tant de livres, mais celui-ci est essentiel….Il explique comment gérer le deuil, la perte d’un être aimé….L’amour est culturel…[silence]….Vous devez bien sentir les deux mondes, vous êtes incroyablement calme. Avec vous, mourir doit être agréable. » dit-il en souriant légèrement.

J’avais envie de partir, mais quelque chose me retenait. Il poursuivit « vous savez, j’aurai 60 ans dans deux ans, et cela fait longtemps que je n’ai pas réalisé de grand voyage. J’avais dans l’idée de partir en Indes, ce pays m’a toujours semblé mystérieux… vous ne voudriez pas venir avec moi ? ». Je restais silencieuse. Il reprit « J’hésite, à vrai dire, cela n’est sans doute plus nécessaire de partir aussi loin, maintenant que je vous ai rencontré ».

Cela faisait bien une heure que nous étions ensemble. Je souhaitais mettre un terme à notre entrevue et sollicitais la permission d’en rester là. « Je vous ai froissée, n’est-ce pas ? Vous n’avez rien à craindre, à 58 ans, vous savez…». Je ne savais trop quoi lui répondre mis à part que le temps me manquait et qu’il me fallait poursuivre un travail sans trop vouloir me disperser. « M’accordez-vous juste le temps de manger mon chocolat ». « Oui, bien sûr ». « Pouvons-nous nous revoir régulièrement ? » me demanda-t-il avec une certaine insistance. « Les rencontres ne sont pas fortuites, nous nous reverrons si le destin l’estime utile ». Cette réponse ne semblant pas le satisfaire, il me répondit : « Vous savez, je crois au déterminisme, le destin nous offre en réalité si peu de choix.». Puis il s’en alla.

Le temps s’obscurcit, laissant présager une forte pluie. Il valait mieux ne pas passer par la librairie et remettre Ovide à plus tard. De toute façon, cela me semblait prématuré. J’eus juste le temps de rentrer chez moi avant que la pluie ne se mette à déferler.

18 janvier 2010

Les kangourous

Publié par alias dans Petites histoires

Je m’apprêtai à faire mon petit footing en bas de chez moi, lorsque je me rendis compte que les kangourous étaient tous debout, le regard figé dans la même direction. Qu’attendaient-ils ?

La pluie avait cessé de tomber, non sans avoir préalablement chassé les badots. Les allées étaient devenues désertiques et je ne trouvais personne auprès de qui m’enquérir de la situation.

Puis, il y eut ce silence. Les piaillements d’oiseaux s’étaient brutalement tus. 

Seule, une femme affublée d’un tissu sur la tête et d’un imperméable gris se tenait devant les pandas. Comme à son accoutumé, elle tentait ainsi désespérément de leur parler. Que pouvait-elle bien leur dire ?

Ce jour là, exceptionnellement, elle me fit signe de l’approcher.

18 janvier 2010

Le labrador-crocodile

Publié par alias dans Petites histoires

Un jeune homme promenait son jeune chien tenu par une longue laisse. Le chiot sautait de haut en large, si bien que le dépassement de ma part se transformait en entreprise périlleuse. Le jeune homme ralentissait manifestement le pas, emboîtant le sien sur le mien, si bien que nous entrouvrîmes la conversation.

« Il s’agit d’une chienne” me dit-il.

« Un labrador”, lui répondis-je, sans préciser qu’il s’agissait du seul chien que je reconnaisse un tant soit peu.

« Oui”, me répondit-il tout sourire, avant de poursuivre sur un air attendrissant : A 6 mois, un chiot demande autant d’attention qu’un bébé”.

Etonnante comparaison, pensais-je.

“Elle mange tout ce qu’elle trouve dans l’appartement, si bien que j’ai dû planquer la télévision car la dernière fois, elle avait englouti les câbles. Il m’a fallu transporter la télévision chez le réparateur, et cela pèse son pesant d’or. Du coup, la télévision reste cachée dans le placard.”

Pas franchement pratique, songeais-je.

“Cette semaine, elle a avalé mon réveil radio”.

« Tout entier ?” le questionnais-je avec une pointe d’incrédulité dans le regard.

“Oui, tout entier” me répondit-il, non sans aplomb.

“Il devait être petit ?”.

“Grand comme cela” me fit-il en éloignant les paumes de ses mains d’un bon 30 cm. 

Le labrador-crocodile continuait à gambader sur les bas côtés tout en mordant et tiraillant la corde de son maître.

Cela faisait un bon quart d’heure que nous avions engagé la discussion. Progressivement, le trottoir s’était transformé en pont, le lampadaire en mât, la chaussée en mer.

Ce jeune homme qui me parlait d’éducation et non d’élevage de chiots, serait-il une sorte de peter pan postmoderne ?

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