Le temps, la ville et l’urbaniste

8 mai 2012

L’assimilation est-elle affaire individuelle ou fonction de société ?

Publié par alias dans Affaires européennes, Questions sociales

Selon Patrick Weil dans son ouvrage Liberté, égalité, discriminations, la question de la préférence ethnique fut posée politiquement à deux reprises au 20e siècle (1938/1945 et 1974/1995) et se conclura à deux reprises sur la voie de l’intégration et de l’égalité.

Dans l’entre deux guerres, les experts démographes, tous convaincus de la différence de valeur des étrangers selon leur origine géographique et raciale, s’interrogèrent sur le degré d’assimilabilité des populations.

Selon Mauco, secrétaire général du Haut Comité consultatif de la population et de la famille,  il faut distinguer des degrés d’assimilabilité entre les étrangers plus ou moins désirables en fonction de critères ethniques et professionnels. A contrario, selon Sauvy, nataliste, l’immigration doit être massive, ouverte et concerner toutes les catégories professionnelles.

Pour autant, l’ordonnance du 2 novembre 1945 évacua la question de l’assimilabilité et entreprit de traiter les populations sur un même plan d’égalité. Le pari est fait d’une capacité des étrangers à s’assimiler mieux et plus vite en ayant des droits identiques. L’immigration quantitative sera provisoire, l’immigration qualitative permanente. Sous l’influence de René Cassin, Président du Conseil d’Etat, toute référence au contrôle de l’origine ethnique sera supprimée.

A partir de 1977, les effets de la crise incitèrent le Président UDF Valéry Giscard d’Estaing à encourager le retour massif des immigrés nord africains dans leur pays et à freiner le regroupement familial. Il créa une prime de retour définitif au pays, puis, confronté à un échec, instaura le retour forcé : quotas de non-renouvellement de titres de séjour, suppression des titres en cas de chômage de plus de six mois.

Mais de nouveau, le Conseil d’Etat rappela à l’exécutif les valeurs républicaines qui prévalaient lors de la rédaction de l’ordonnance de 1945.

Arrivée au pouvoir, la Gauche régularisera 130 000 étrangers en situation irrégulière et fera adopter une loi sur le titre unique de dix ans, et dans le même temps, confirmera l’arrêt de l’immigration de travailleurs non qualifiés.

Ainsi, si les discours de droite, du centre et de gauche, purent afficher une préférence ethnique ou professionnelle (élitiste/méritocratique : les talents) en matière migratoire, les textes produits par les juristes au 20e siècle furent prescripteurs d’un certain formalisme républicain égalitaire.

Weil, P. Liberté, égalité, discriminations. Gallimard, 2008.

27 décembre 2011

Papy blues génération

Publié par alias dans Questions sociales

Dans son ouvrage « Les classes moyennes à la dérive » paru dans la collection « la République des idées » de Pierre Rosanvallon, l’auteur Louis Chauvel semble cultiver un certain pessimisme comme pour mieux faire passer un propos foncièrement alarmiste. Le sociologue redoute la montée en puissance d’un individualisme solitaire des classes aisées, lequel prendrait le pas sur l’individualisme solidaire des classes moyennes déclinantes. Il déclare s’inscrire dans la lignée des travaux de Manuel Todd.

La première partie de son livre consiste à définir les classes moyennes inférieures, intermédiaires et supérieures, à partir de la notion de capital économique puis de capital culturel ; sachant qu’en 2005, 75% des Français avaient le sentiment d’appartenir aux classes moyennes. Il épinglera au passage Bourdieu et Passeron, lesquels écriront « La Reproduction au moment même où se développe un fort courant de mobilité sociale ascendante qui nuance nettement leur modèle de reproduction (1970) » ainsi que Mendras, lequel défendra « son modèle de moyennisation alors même que les classes moyennes ont déjà amorcé leur déclin (1988)».

Selon l’Insee, de 1984 à 2003, du point de vue du revenu après redistributions et hors revenu implicite ou explicite de la propriété, il n’existe pas en France de croissance des inégalités économiques. Tout au plus, faut-il noter une croissance du décile supérieur – correspondant aux 10% les plus aisés – et du décile inférieur – le dixième le plus pauvre – tandis que la médiane (le niveau de revenu qui sépare en deux parties égales la population entre une moitié plus riche et une moitié plus pauvre) stagne. « Autrement dit, cela fait vingt ans qu’en France il ne se passe plus rien sur le front des inégalités analysées à leur niveau le plus global ». 

La foi dans le progrès – traduit par le produit intérieur brut – ne serait plus crédible, entraînant dans la foulée une forme de désenchantement. A ce stade, je me demande si l’auteur ne s’attache pas lui-même à un modèle de développement qui me semble plutôt dépassé. Pour regretter un ancien modèle, ne faut-il pas l’avoir vécu ? Selon l’auteur, voilà trois décennies que la société française regrette un paradis perdu, ne sachant comment appréhender une société de la post-abondance, un monde rempli d’incertitude, une société où les inégalités seraient devenues aléatoires et les comportements opportunistes. Les classes moyennes qui incarnaient la confiance seraient à présent remplies d’angoisse et la diffuseraient à tout va…

Les principales victimes seraient les trentenaires ; les généreuses redistributions des familles à leur progéniture permettaient d’acheter la paix sociale. « Mais la société fondée sur la mendicité familiale doit s’attendre à faire face, tôt ou tard, à une impasse civilisationnelle. ». Souhaite-t-il nous mettre en garde face à une éventuelle révolte d’une génération gâchée ? C’est alors que tout s’éclaire « C’est en réalité lorsque les seniors des classes moyennes prennent conscience du sort de leur progéniture, que l’échec même d’une vie de croyance dans le progrès risque de déstabiliser durablement les représentations politiques ».

Nous serions donc confrontés à une sorte de papy blues. Les sexagénaires ayant vanté les mérites de l’individualisme intégré (au sens de moral, non utilitaire) seraient donc anxieux et angoissés ! Plongés dans une société de plus en plus complexe, ils assistent non seulement « à la chute d’un projet porté par les classes moyennes, mais aussi à leur incapacité croissante à convaincre les autres classes que la direction qui est la leur est aussi le sens de l’histoire pour les autres catégories ». Le pire serait pour les catégories situées en dessous d’elles, dès lors qu’elles ont adopté le système de représentations de l’individualisme radical élaboré par les groupes intermédiaires sans recevoir pour autant les moyens qui allaient avec.

Quels sont les risques ? Les candidats politiques de la classe moyenne pourraient bien chuter au profit de ceux qui choisiraient des approches plus typiquement populistes. Et si la France reste marquée par des classes moyennes intermédiaires dont le rapport au politique est une caractéristique centrale, prédominant en comparaison avec leur rapport à l’ordre économique, les classes moyennes supérieures pourraient prendre le dessus. Les classes moyennes pourraient subir « une marginalisation générale par rapport à d’autres groupes sociaux comme la nouvelle aristocratie patrimoniale qui semble pouvoir émerger », avec une forme d’argentinisation du système bien loin du modèle suédois.

Comment palier à une telle dyssocialisation ? « Il semble avant tout que les classes moyennes ne conserveront leur statut que si elles se montrent indispensables dans l’ordre économique : la discussion sur la place du travail sera essentielle ». Elles ne survivront qu’à condition de rétablir  « le savoir », avec une revalorisation de titres scolaires, tout en évitant de promouvoir des cursus hyper spécialisés mais ceux alliant sciences molles et sciences dures. « Il faudrait aussi pouvoir rediscuter de la hiérarchie des valeurs, de l’égalitarisme, de la place du mérite et des conceptions de liberté, des progrès concrets (…) en s’intéressant aux réalités vécues ».

Chauvel L., Les classes moyennes à la dérive, Le Seuil, 2006.

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Pour aller plus loin :

E.Suleiman, Les ressorts cachés de la réussite française, Paris, Seuil, 1995.

25 novembre 2011

Le ghetto français et la mixité scolaire

Publié par alias dans Questions sociales

« Le ghetto français, enquête sur le séparatisme social » d’Eric Maurin a été publié en octobre 2004 dans la collection « La République des idées ». L’auteur est chercheur en économie.

Le mot “ghetto” tirant son origine d’un lieu clôt où interagissent des personnes entretenant des relations communautaires affinitaires, le titre est contestable, mais accordons lui le fait que le ghetto français ne soit pas américain. Il précisera d’ailleurs que le communautarisme français n’est pas de type sécessionniste, mais d’attente, de réaction.  Contrairement à une idée reçue, le degré de ghettoïsation des immigrés n’est pas plus élevé aujourd’hui qu’il y a 20 ans même si le facteur “ethnique” reste prépondérant dans les phénomènes de relégation. Le manque de diplôme et de qualification est à l’origine des formes de pauvreté les plus permanentes, et donc les plus pénalisantes sur le marché du logement. Si l’ouvrage ne s’avère pas aussi complet que celui que la revue Esprit a consacré aux politiques de la ville, il contribue néanmoins à l’avancée de notre réflexion.

L’auteur explique que le séparatisme concerne toutes les catégories sociales, chacune d’entre elles redoutant un déclassement. Ainsi, la ségrégation urbaine n’est pas la conséquence d’une inertie sociale, mais le résultat de processus de mobilité stratégiques par lesquels les classes sociales se fuient sourdement.

Depuis maintenant 20 ans, les inégalités de salaires ou de revenu restent à des niveaux historiquement faibles, mais les inégalités d’exposition à l’intérim, aux CDD et au chômage sont en augmentation régulière. La France est le pays d’Europe où ces inégalités entre jeunes et âgés ou entre diplômés et non-diplômés sont les plus élevées. Dans le même temps, la mobilité dans la hiérarchie des salaires baisse. C’est au sein des classes moyennes inférieures que l’abstention et le vote d’extrême droite ont été les plus forts le 21 avril 2002,  soit dans les fractions de classe aujourd’hui les plus directement menacées par la désindustrialisation et le déclassement social et territorial. La recherche un peu pathétique de l’entre-soi résidentiel est sans doute aujourd’hui pour beaucoup une réponse à la fragilisation des relations d’emploi et à la dégradation du lien social dans les entreprises. Les clivages ne s’inscrivent donc plus tant dans l’entreprise que sur le territoire.

L’auteur relève les stratégies d’évitement qui rendent les politiques territoriales de facto peu efficientes. Ainsi, une municipalité “pauvre” peut espérer progresser dans la hiérarchie des richesses en rendant les logements et la vie suffisamment chers, mais l’attractivité de ces territoires vis-à-vis des populations “moins pauvres” restera faible dans la mesure où ces espaces ont été marqués par des politiques de zonage de type ZEP (créées par la gauche dans les années 80) ou ZFU (créées par la droite dans les années 90).

Toutefois, l’auteur précise bien qu’il s’agit bien d’une stratégie d’évitement et non d’un mécanisme de fuite : le zonage n’entraînant pas nécessaire le départ des classes moyennes déjà installées. De même, il est vain d’attendre des élites à ce qu’elles placent leurs enfants volontairement dans une ZEP afin que leurs progénitures participent à l’amélioration du niveau de la classe, sans passer pour un “mauvais parent”.  C’est la raison fondamentale pour laquelle il n’est bien souvent pas possible d’atteindre spontanément (sans coordination collective), ce qui consisterait pourtant d’un point de vue social, une forme d’optimum. 

En conditionnant le profil des personnes avec lesquelles chacun interagit, le lieu de résidence détermine un aspect fondamental de notre rapport à la société, impactant fortement l’avenir des enfants et des adolescents. La différence des inégalités devant la sécurité (bruits en ZEP) est bien moins importante que les inégalités devant le contexte de socialisation, lequel se décline réellement sur le territoire. 

L’environnement social de l’enfant a un rôle majeur dans son processus de développement. Un enfant vivant dans un HLM a un risque d’échec scolaire considérablement plus important lorsqu’il a la malchance d’habiter un HLM peuplé d’enfants en échec, que lorsque son HLM est peuplé d’enfants ayant réussi à éviter l’échec scolaire. Les parents qui le peuvent choisissent ainsi les « petits camarades » et « fréquentation » de leurs enfants. Afin de pouvoir envoyer son enfant dans une “bonne” école, les études montrent que les parents devront alors consentir à payer un loyer plus élevé ; les bailleurs faisant même évoluer les loyers en fonction du découpage de la carte scolaire.

De plus, pour se prémunir des effets de la ségrégation territoriale, les établissements lui ajoutent une ségrégation plus proprement scolaire, peuplant ainsi des classes de relégation au sein des quartiers de relégation. L’auteur propose une assouplissement sélectif de la carte scolaire pour les familles résidant en ZEP : les familles des classes moyennes n’auraient plus nécessairement le sentiment d’être piégées en s’installant dans ces zones. Ensuite, il suggère de se déprendre du territoire comme catégorie d’action (éviter leur stigmatisation) et propose d’agir au niveau des individus.La pauvreté affecte les enfants avant même leur naissance (sous-nutrition, prématuré), après leur naissance (accès aux soins médicaux) puis au collège (suroccupation des logements), puis à l’âge adulte (accès aux études supérieures).

L’auteur explique que la réforme de 1997 mettant fin à l’obligation du service militaire a contribué à diminuer le nombre d’années d’études des garçons issus de milieu populaire, et subséquemment à baisser leurs salaires d’embauche (-12%).  En effet, les études permettaient d’effectuer un service “plus intelligent” ; l’existence même du service national constituait donc une incitation à la poursuite des études. Enfin, l’auteur estime que le système de bourses en vigueur à l’heure actuelle ne propose pas d’aides significatives. Il se réfère à une étude qui démontra qu’un prêt à taux zéro correspondant à environ un demi-smic annuel centré sur les enfants des classes populaires permettrait d’augmenter de 15% leur probabilité de poursuite des études et aurait pour conséquence ultérieure d’augmenter leurs salaires (15% par année d’études sup.). 

23 novembre 2011

Une société archipel qui envisage ?

Publié par alias dans Questions sociales

A l’occasion de la conférence des villes organisée sur la politique de la ville par l’Association des Maires des Grandes Villes (AMGVF) le 22 septembre 2010 à Paris, le Président de l’AMGVF ouvrit la discussion sur deux évolutions sociétales majeures. D’une part, la pauvreté n’est plus tant parmi les personnes âgées vivant en zone rurale mais se trouve désormais parmi les jeunes urbains issus de familles immigrées monoparentales. D’autre part, les déplacements quotidiens se sont accrus, passant de 3km à 40 km/jour. Il conclut sur une belle référence à l’espérance de Jean Cocteau : il est urgent de « passer d’un regard qui dévisage à un regard qui envisage”.

L’intervention du Médiateur de la République, ancien Président de l’AMF et ancien Ministre (UMP) de la Fonction publique, de l’Aménagement du territoire et de la Réforme de l’État sous JP. Raffarin, fut fortement saluée : Celui-ci dénonça la montée d’un “racisme social”. La crise de l’Etat providence a laissé place à une société fragmentée, consommatrice de droit et déresponsabilisante. La crise que rencontre le principe d’autorité finit par atteindre toutes les strates, dont celles des collectivités.  La démocratie de convictions a disparu au profit d’une démocratie d’émotions avec addictions médiatiques, lesquelles entraînent une disparition progressive des identités primaires.  Depuis la fin des espérances collectivistes puis libérales, il ne reste plus que l’exploitation des peurs et des humiliations, lesquelles génèrent de la mésestime parmi des personnes déjà en souffrance. Leur quête d’identité ne peut alors que s’exprimer de façon de plus en plus violentes. En réponse, les politiques gouvernementales sont devenues gestionnaires et ne font plus d’accompagnement social.   Il importerait de restructurer les échelons intermédiaires dans les quartiers grâce au bénévolat, lequel permettra de valoriser le capital humain et non le capital financier, car le drame du 21e siècle ne sera plus celui de l’affrontement mais de l’isolement.

Le Président de la CU du Mans confirmera le fait que l’effort fiscal des urbains est plus important que celui des ruraux et qu’à l’avenir, la richesse fiscale des collectivités reposera sur les impôts ménages. Il faut que l’Etat cesse de transformer les ressources fiscales en dotation. Le secteur bancaire sera appelé à la tribune :  les collectivités ont moins investi du fait de la hausse des dépenses sociales en période de crise. Quelque peu agacé, le Président de la CU du Mans leur rétorquera qu’il faudrait déjà pour commencer que les banquiers revoient leurs marges à la baisse.

Le Président de la CU de Dunkerque exige une révision draconienne de la politique de la ville, en cessant le saupoudrage sur 700 quartiers afin de mieux cibler les aides, position qu’approuve la Secrétaire d’Etat à la politique de la ville, bien que plus modérément. Son discours final sera mot pour mot identique à ses précédents discours (cf congrès de l’AMIF),  comme-ci la situation était gelée, au mieux, à moins qu’elle n’ait pas saisi que ses interlocuteurs pouvaient écouter/enregistrer ce qu’elle pouvait bien dire. Surprenant.

Le Maire de Clichy déplorera qu’il n’y ait plus d’ascenseur social mais une société fragmentée, dans laquelle passer d’une île à l’autre serait devenu quasiment impossible. Roland Castro de Banlieues 89 lui répondit qu’il aurait fallu appliquer la proposition mitterrandienne visant à accorder le droit de votes aux parents immigrés dont les enfants sont nés en France pour que les parents aient au moins les mêmes droits que leurs enfants. Il déplore le fait que la Secrétaire d’Etat à la politique de la Ville cherche depuis quelques temps plus à exclure qu’à intégrer, et que l’action du gouvernement ne consiste qu’à stigmatiser des communautés : la solution viendra des élus de terrains et non de vaines batailles idéologiques. Le Président de la CA de Toulouse estimera qu’il ne faut pas opposer collectivités et Etat, et si la politique de la réussite éducative rencontre un beau succès, celle du peuplement a été un échec. Le Maire de Clichy constate le retrait des crédits de droit commun pour l’aide aux devoirs alors qu’il s’agit justement d’une des rares politiques qui fonctionne.

Selon le Président de la CA de Perpignan, la délégation des aides à la pierre serait au milieu du guet. Il serait logique qu’à terme, le DALO soit décentralisé aux EPCI. Pour le moment, le pilotage des dossiers ANRU par l’Etat et celui du FSL par le département nécessite un pacte de responsabilité locale si l’on veut réellement mettre en oeuvre un droit opposable au logement. Il est anormal que les conventions d’utilités sociales soient contractées par l’Etat et les bailleurs (non adossés aux EPCI) sans que les EPCI ne soient associés. Il préconise la création d’établissements publics fonciers locaux pour infléchir le coût du foncier, point de vue que ne partage par le Président de la CU de Bordeaux, lequel ne souhaite pas rajouter un niveau de fiscalité additionnelle. Alain Juppé, venu pour parler du Grand Emprunt et des relations franco-chinoises, estime en effet plus urgent que l’Etat accepte de céder son patrimoine aux collectivités sans faire de plus-values exorbitantes sur la cession des biens.

19 novembre 2011

Les Halles ou la ville-miroir

Publié par alias dans Questions sociales

Ce quartier subissait mauvaise presse. Il avait pourtant du caractère. Les réunions publiques révélaient des personnages hauts en couleur, une atmosphère moite et chaude à la fois que je ne retrouverai nulle part ailleurs. J’aurais préféré que les médias axent leur approche sur les périphéries et non sur les quartiers centraux, à moins de considérer que les Halles puissent être un concentré de périphéries ?

Chacun s’accordera pour dire que la crise des banlieues a de multiples origines tant il est complexe de s’exprimer à bon escient sur ce sujet. Les pouvoirs publics n’ont pas su gérer l’exode rural ni anticiper la flambée de l’immobilier. A l’aune des trente glorieuses, une nouvelle civilisation urbaine était en train de naître, fondée sur l’incontournable automobile et centre commercial à l’américaine. Or les transports en commun surchargés, le stress engendré par des déplacements quotidiens de plus en plus longs, les conséquences sur la vie de famille, sur l’équilibre des enfants, tous ces aspects n’avaient pas été perçus. 

Après une longue période d’aveuglement, les politiques n’ont cependant pas eu d’autres choix que de s’attaquer à ces questions, notamment en adoptant les premiers contrats de ville en 1989, devenus CUCS en 2007. Si la politique de la ville a souvent ouvert des espaces d’actions et d’initiatives, facilitant la coopération entre acteurs, elle n’a cependant que très rarement débouché sur des solutions durables. Encore aujourd’hui, les résultats de la politique conduite par Fadela Amara, Secrétaire d’Etat à la politique de la Ville, sont pour le moins mitigés et restent déconnectés des actions menées par les collectivités territoriales, sans compter sur le fait que les élus locaux durent se mobiliser pour que soit maintenue la Dotation de Solidarité Urbaine. 

La principale faiblesse de cette politique fut probablement d’avoir été dévoyée de sa finalité : pensée pour compléter les structures républicaines, les renoncements successifs de l’Etat, en matière d’éducation, de protection sociale, d’aménagement du territoire, de stimulation économique ou de la prévention de la délinquance ont finalement contraint, pour ne pas dire acculé, les collectivités locales à pallier à ces manquements. Les émeutes de novembre 2005 ont manifesté avec éclat la rupture entre les politiques de rénovation urbaine et les fractions les plus démunies de la population. La réaction de la jeunesse fut particulièrement visible.

Laissée en marge d’une société de plus en plus conservatrice et repliée sur elle-même, elle multiplie emplois précaires et stages sous payés. Confrontés à un système qui semble se reproduire et constatant la panne de l’ascenseur social, les plus jeunes désertent l’école. C’est alors que les lieux de centralité commerciaux, pour vides de sens qu’ils soient, se chargent de symbolique et deviennent de véritables aimants, points nodaux de cette société du toujours plus avoir, des fringues de marques, de la consommation de masse et de l’éphémère. 

C’est alors que la cohésion sociale ne pourra être garantie que par le basculement de notre société matérialiste et du paraître vers une société du savoir, impliquant l’ensemble de la société civile et le milieu universitaire. La verticalité des modes de décisions laissera alors place à de nouveaux modèles alternatifs, plus horizontaux, fonctionnant en réseaux, afin que chacun puisse contribuer à son développement et transmettre sa propre d’expertise d’usage.  

La ségrégation urbaine n’est pas la conséquence d’une inertie sociale, mais le résultat de processus de mobilité stratégiques par lesquels les classes sociales se fuient sourdement. Les politiques de zonage ont montré leur limite. C’est pourquoi, les politiques de la ville doivent se déprendre du territoire comme catégorie d’actions et agir au niveau de la socialisation des individus, en facilitant les mobilités individuelles et multi temporelles, tout en veillant à ne pas promouvoir une métropole hyperactive et consumériste 24h/24.  

Il est certain que les mobilités des jeunes adultes mais aussi des femmes, fragilisées dans leur accès à l’emploi en période de crise, cumulée au faible partage des tâches ménagères en France, doivent être plus particulièrement facilitées par les pouvoirs publics. Mais si la mobilité spatiale dans la vie quotidienne est un droit, ne perdons pas de vue la nécessité de réduire les effets négatifs de la mobilité individuelle sur l’environnement.

L’urgence sociale et environnementale nécessite certes, non seulement la mise en place d’un système de transports à la demande, mais aussi et surtout, l’extension du réseau de transports en commun (arc express) lieux de sociabilité susceptibles de désenclaver les quartiers. Il importerait donc davantage à l’Etat d’assumer ses responsabilités quant aux financements des transports en commun dans les territoires politiques de la ville. 

17 janvier 2011

La difficile filiation culturelle

Publié par alias dans Questions sociales

De retour à la bibliothèque municipale où j’avais emprunté l’ouvrage des éditions « Le Passage » ainsi que d’autres livres pour les jeunes à l’occasion de mon voyage au bord de mer, voici que la personne responsable du lieu s’empresse d’attirer mon attention : « Vous savez, les bibliothèques sont les parents pauvres de la politique culturelle de la Ville…à moins d’ouvrir le dimanche ou bien d’avoir de grands écrans plasmas. Certes, des efforts ont été consentis, des bibliothèques ont été restaurées, certaines inaugurées… Mais nous ne sommes pas assez visibles, pas assez clinquants pour la municipalité, alors le budget de fonctionnement en pâtit….Vous ne voudriez pas devenir conservatrice ?».

La tragédie de la culture, ou plutôt devrais-je dire des cultures, renverrait-elle à ce difficile travail de transmission ? Ces agents de la direction des affaires culturelles auraient-ils l’impression d’être les gardiens de la forêt des mal-aimés ? Sujets à une hypermnésie malvenue, ils se confondent à leur triste sort. Je lui répondis que la sauvegarde des petits éditeurs et librairies de quartier confrontés à l’hyper concentration des grands groupes médiatiques me paraissait bien plus en danger. La bataille mondiale de la connaissance devrait plutôt viser à préserver la diversité des savoirs, garante d’un système démocratique.

Vingt heures, la bibliothèque fermait ses portes. Olivier m’attendait devant la file d’attente du cinéma le Panthéon. Lui faisant part de ma récente conversation avec la Conservatrice sur l’absence de transmission, il me répondit « La cause est complexe, l’idéologie soit disante progressiste des soixante-huitards, se réclamant de la liberté contre l’autorité, crût dépasser le complexe de Prométhée. Le fils se vengeant du père et du passé fit table rase ». Serait-il possible que nous ayons ainsi pour feuille de route cette difficile quête de réconciliation avec le passé. Le besoin légitime de liberté nécessiterait d’être tempéré par une éthique de la responsabilité et de l’équité vis-à-vis de notre héritage commun, tout en préservant la possibilité d’utopies créatrices. Se pourrait-il que l’humanité retrouve la sagesse de l’habiter au travers de son enseignement pédagogique ?

Les parents d’Olivier habitaient du côté de Bastille et j’étais passée un après midi les voir. Dans le salon, je découvris un important rayonnage de livres russes et en emporta quelques uns avec moi, dont Les Jeunes de Soljenitsyne. Je constatais que la pensée rousseauiste rejoignait d’ailleurs celle de Soljenitsyne pour qui, la connaissance s’acquiert davantage par l’expérience de la vie que dans les livres. Et s’il est aisé d’écrire sur toute chose, le véritable travail d’écriture, celui qui tire son essence d’une expérience vécue et que l’on reconnaît à l’intensité de son intime vibration, présente toujours un coût pour son auteur. Soljenitsyne accorde de l’importance à la responsabilité ainsi qu’à la valorisation de l’écrivain. L’oeuvre reste ancrée, telle une trace ineffaçable, en mémoire de…

Je me souviens que l’écrivain russe pouvait rester contemplatif devant les arbres morts du fait que ces derniers mourraient debout, dignement. Sans doute faudrait-il institutionnaliser sur Paris des obsèques civiles, tous les moments importants de la vie méritent un rite républicain. Mon penchant naturel m’inclinerait à trouver un meilleur repos auprès de la douceur du bois, l’atmosphère feutrée des vieilles bibliothèques et de ses nombreux ouvrages polis par le temps, conservant ainsi la trace de pensées intemporelles mais si réelles. Une façon vertueuse d’être en paix, de réconcilier les sentiments et les lois, la personne et le citoyen, le pédagogue et le républicain.

Enfant, je rêvais d’un milieu où les livres remplaceraient les murs. Réalisant l’architecture de mon imagination, j’eus la chance d’accéder de façon illimitée aux trente cinq kilomètres de rayonnages bien gardés de la bibliothèque de la Sorbonne. Je parcourus ce vaste labyrinthe, riche d’autant de passages, de mondes à découvrir et d’enfants retrouvés. Je les voyais heureux et légers, leurs âmes dansant dans les reflets des feuilles d’un bel automne.

24 octobre 2009

Surperwomen ou femmes-victimes : un introuvable entre-deux ?

Publié par alias dans Questions sociales

Le style est vif, concis et précis. J’apprécie les qualités de l’auteure qui n’hésite pas à battre en brèche les idées reçues. Elisabeth Badinter, dans son ouvrage “Fausse route”, pointe du doigt le nouveau piège tendu par les féministes, lequel consisterait à renouer avec le séparatisme. 

Il est à craindre que les conditions des femmes ne s’améliorent pas et que les relations avec les hommes se détériorent, voici ce qu’elle appelle faire fausse route. Cette tentation serait celle du discours dominant depuis les années 90. Obsédé par le procès du sexe masculin et la problématique identitaire, le féminisme de ces dernières années a laissé de côté les combats qui faisaient sa raison d’être. La liberté sexuelle a cédé le pas au mythe de l’instinct maternel que nul n’interroge.

Alors qu’au milieu des années 80, les féministes américaines dénonçaient déjà toutes les violences faites aux femmes, entretenant ainsi une méfiance croissante à l’égard du sexe masculin, de l’autre côté de l’Atlantique, c’est la double journée de travail et l’inexplicable inertie des hommes qui retinrent l’attention des femmes (cf. Michèle Fitoussi, le Ras-le-bol des superwoman, 1987). Les Françaises éprouveraient une forme de désenchantement à l’égard des hommes, la plupart d’entre eux n’ayant pas joué le jeu de l’égalité.

Tandis que les Françaises rêvaient d’une relation apaisée avec les hommes, la nouvelle vague féministe américaine tient un discours essentialiste et séparatiste, recréant un nouveau dualisme sexuel oppositionnel. Ce féminisme américain est notamment celui d’Andréa Dworkin. Or depuis 20 ans, les femmes continuent d’assumer les trois quarts des tâches familiales et ménagères.  Les féministes ayant proclamé des objectifs irréalisables se sont tu et ont laissé prise à une nouvelle sensibilité féministe plus radicale ; le désenchantement s’est alors transformé en ressentiment.

La figure héroïque n’est plus celle de la femme qui soulève des montagnes, mais la femme victime qui se déclare sans défense (et le principe voudrait que la victime ait toujours raison). Toute souffrance appelle dénonciation et réparation. La victimisation générale de la société a donc entraîné la montée en puissance de la pénalisation. 

Les critères cartésiens de la vérité n’ont plus cours depuis longtemps. A l’idée “claire et distincte”, nous préférons l’analogie et la généralisation, écrira Elisabeth Badinter. Or l’amalgame est moins l’outil du savant que du politique. 

L’auteure a l’impression que l’enjeu aujourd’hui est moins une théorie du rapport des sexes que la mise en accusation de l’autre sexe et d’un système d’oppression. Ainsi en va-t-il de l’ouvrage de A.Dworkin, “Pornography, Men Possessing Women” (1981).  De même, MacKinnon fit reconnaître le harcèlement sexuel comme un forme de discrimination sexuelle par la Cour suprême des Etats-Unis en 1986 et fit voter l’ordonnance dite “MacKinnon-Dworkin” contre la pornographie. En France, Gisèle Halimi fit requalifier le viol en 1980. Le nouveau code pénal de 1992 ne parle plus d’”attentats aux moeurs” mais d’”agressions sexuelles”. En 1992, le nouveau délit de “harcèlement sexuel” fut limité à la pénalisation des rapports hiérarchiques. Dix ans plus tard, la loi du 17 janvier 2002 évacue la notion d’autorité.

Elisabeth Badinter interroge : n’aurait-il pas mieux valu encourager les femmes (et les hommes) à se défendre elles-mêmes plutôt que de les considérer comme des êtres sans défense (une bonne paire de claques pourrait suffire, selon elle) ? L’extension du concept de violence aux agressions verbales et aux pressions psychologiques ouvre la porte à toutes les interprétations (or les mots sont moins violents que les gestes, et hommes et femmes sont à niveau égal, dit-elle).

L’auteure remettra en cause la pertinence des questions posées dans le cadre de l’enquête de Maryse Jaspard et l’équipe Enveff commanditée par le secrétariat des Droits des femmes en 2000, et le fait que les statistiques soient instrumentalisées au service d’une idéologie.

Cela ne l’empêchera pas de reconnaître la violence conjugale, tout en précisant d’emblée que les femmes peuvent violenter leurs conjoints (sujet tabou). L’explication qui consisterait à dire que les femmes violentes le sont par vengeance ou désespoir contre leurs conjoints n’est pas satisfaisante. Il existerait des “zones grises” du féminisme.

Helen Schuber a ainsi travaillé sur les exécutrices zélées d’Hitler dans “JudasFrauden”. Elle distingue celles qui ont dénoncé par loyauté à l’égard du régime, celles qui ont agi pour faire de l’ordre ou pour régler à leur avantage des confits privés, et enfin celles qui ont agi par passions et pulsions (sadisme). Toute proportion gardée, leur nombre présente 10 à 15% des hommes qui tuent, humilient, torturent.

L’auteure abordera également la délinquance juvénile. C’est à l’occasion du débat sur le foulard islamique en 1989 que l’universalisme connut sa première grande défaite et que l’on admit pour la première fois une différence de statut entre hommes et femmes, marquant ainsi un grave retour en arrière.

La culture et l’environnement semblent être de meilleurs indicateurs de la délinquance juvénile que le sexe. Ceci dit, selon le directeur de l’Observatoire européen de la violence scolaire, “le machisme féminin est sans doute une manière de résister à la domination masculine”…ou de se mesurer à part égale avec les garçons.  Il  en résultera une généralisation de la victimisation féminine et de la culpabilité masculine. Le “viriarcat” s’est substitué au patriarcat.

Même si ces féministes s’en défendent pour la forme, elles ont substitué à la condamnation des abus masculins la dénonciation inconditionnelle du sexe masculin. Antoinette Fouque a jugé bon de rappeler qu’il y a deux sexes tout en nous rappelant à notre grandeur maternelle ; Sylvie Agacinski estime que la disparition des genres visant à l’uniformisation des individus constituerait une fantasme totalitaire et qu’il y aurait une sorte de “conscience des sexes qui accompagne l’expérience de la procréation”.

Reste à ces féministes radicales à redéfinir les belles différences qui nous distinguent des hommes, étant entendu que la spécificité masculine paraît sculptée dans le marbre. Certes, elles se gardent bien d’en appeler à la “nature masculine” qui interdirait tout espoir de changement et n’offrirait d’autre solution que l’inconcevable séparatisme, mais l’universalité des propos fige et “essentialise” cette masculinité traditionnelle.

Selon Luce Irigaray ”le peuple des hommes fait la guerre partout. Il est traditionnellement carnivore, parfois cannibale. Donc il faut tuer pour manger, asservir de plus en plus la nature”. Le peuple des femmes, mues par la vertu maternelle, est à l’inverse.

En 1970, le MLF exprime un second aspect du manichéisme sexuel. Courage, sens du sacrifice, dévouement en politique, les femmes n’auraient pas les vices et pulsions des hommes. Tous ces discours tenus plusieurs années ont donné naissance à ce que l’on pourrait appeler la “bien-pensance” féminine. 

Simone de Beauvoir et ses disciples seraient coupables de virilisme, mues par le “désir d’effacer la différence des femmes” et seraient tombées dans le piège de l’androcentrisme. En croyant s’affranchir du joug masculin, les féministes libertaires l’auraient au contraire renforcé.

Elisabeth Badinter reconnaît que le “Deuxième sexe” est passé à côté de la féminité, mais Simone de Beauvoir a apporté la reconnaissance du droit à la contraception et à l’avortement, affirmant ainsi le primat de la culture sur la nature. 

Faut-il voir dans les sex-toys et pratiques BDSM, la libération des tabous ou la tyrannie des fantasme, la dédramatisation ou la réduction de la sexualité à la sensation physique, la légitimation du désir ou le défoulement de la violence, l’épanouissement personnel ou la solitude et misère sexuelle ?

Certains verront dans une nouvelle sexualité multiforme et débridée, une forme apaisée et libérée, d’autres  une libido sans coeur et sans âme, d’autres enfin comme le lieu de toutes les violences et de la sauvagerie retrouvée. La plupart s’interroge, sauf les tenants du nouveau féminisme moral, sûrs de leur analyse (proposition de pénalisation du couple vénal – prostitution - par Christophe Caresche…mais pas du mariage par intérêt). 

En resacralisant la sexualité, la deuxième vague féministe a opéré une virevolte radicale par rapport au féminisme libertaire qui la précède. Là est bien le problème contemporain : comment parler de “nature” sans mettre en péril la liberté ? Comment soutenir le dualisme des sexes sans reconstruire la prison des genres ?

Ce débat a fait rage lors de la loi sur la parité en politique. Quand il a fallu légitimer l’inscription du dualisme sexuel dans la Constitution, nombre de paritaristes ont fermé les yeux. Un tel progrès valait bien l’oubli de ses principes. Reste un double sentiment de malaise tant à l’égard du diagnostic que des remèdes proposés. 

Malaise aussi à l’égard de la condamnation en bloc d’un sexe qui ressemble à du sexisme. Les mots d’ordre comme “changer l’homme” plutôt que “lutter contre les abus de certains hommes” relève d’une utopie totalitaire. La raison du féminisme est d’instaurer l’égalité  des sexes et non d’améliorer les relations entre hommes et femmes.

Mais ces relations ne se sont guère améliorées, l’individualisme aidant, elles se sont peut-être mêmes détériorées. Les deux sexes se posent en victimes l’un de l’autre, à ceci près que les femmes parlent haut et fort et que les hommes murmurent. Dépossédés, désorientés, amers ou inquiets, les hommes s’imaginent dans leurs pires cauchemars un futur d’homme-objet, castré, inutile, même dans la reproduction. Tous redoutent peu ou prou leurs nouvelles rivales.

Elisabeth Badinter estime qu’il n’y a pas une masculinité universelle, mais de multiples masculinités, comme il existe de multiples féminités. Les catégories binaires sont dangereuses parce qu’elles effacent la complexité du réel au profit de schémas simplistes et contraignants. Enfin, l’APE a surtout favorisé le retour des mères au foyer. Elle propose la création de crèches et le partage du congé parental, sans différenciation des rôles. 

Badinter E., Fausse route, Odile Jacob, 2006.

6 juin 2009

Assurance maladie et dépenses de soins

Publié par alias dans Questions sociales

Dans un précédent article portant sur la réforme de la gouvernance de l’hôpital, j’évoquais la nécessité de penser à la répartition de l’offre de soins sur l’ensemble du territoire, à son accessibilité notamment vis-à-vis des plus démunis, ainsi qu’à la mise en oeuvre d’une véritable politique de santé publique environnementale (et non uniquement de soins). Je vais ici évoquer le contenu d’un petit livre d’une collection dont je suis devenue une inconditionnelle, à savoir celle du CEPREMAP. L’ouvrage d’économie appliquée s’intitule « la lancinante réforme de l’assurance maladie », il fut concocté en 2006 par Pierre-Yves Geoffard, directeur de recherche au CNRS. Celui-ci s’intéresse aux dépenses de soins.

D’entrée, il explique qu’en moyenne, 9% de la dépense totale de santé restent directement à charge des ménages, ce qui le conduit à s’interroger sur la légitimité de cette participation. L’assurance maladie est un vaste chantier permanent, pas moins de 24 réformes se sont ainsi succédées depuis 1976, pour autant, le déficit de la branche maladie du régime de la Sécurité sociale se révélera être de 12,3 milliards d’euros en 2004. Le plan Douste-Blazy introduira un certain nombre de mesures – le forfait d’un euro par consultation, la baisse du taux de couverture de nombreux médicaments, un tarif spécialiste plus élevé hors parcours de soins, un forfait de 18 euros sur les soins lourds, le recours accru à des assurances complémentaires en situation concurrentielle - sur lesquelles l’auteur portera son expertise. Le chercheur entreprend par la suite une analyse comparative et constate qu’en Europe, la régulation du système de santé fait de plus en plus appel  à une mise en concurrence, strictement encadrée, des caisses d’assurance maladie ainsi qu’ à une plus forte participation des assurés aux dépenses. Toutefois la concurrence entre caisses est assise sur un mécanisme de péréquation des risques que cela soit au Pays-Bas, en Allemagne ou en Suisse. De même, les dépenses annuelles laissées à la charge des patients sont plafonnées.

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25 mai 2009

Et si les hommes prenaient soin de ?

Publié par alias dans Questions sociales

Ce livre intitulé « Le sexe de la sollicitude », écrit par Fabienne Brugère, aborde la façon dont notre société appréhende culturellement la prise en charge de la dépendance (petite enfance, personnes âgées, accidents de la vie…) selon les genres.  D’emblée, l’auteure se positionne contre un égalitarisme à la française et s’appuie sur les politiques de discriminations positives susceptibles d’établir une universalisme concret. Elle souligne les apports de la justice reconstructive comme étant une tentative de placer au coeur de la justice (égalitariste), la victime et non plus la loi, l’ordre public ou le criminel.  Dans son introduction, elle précisera que si la Révolution française a fabriqué une fausse universalité, structurée dans le recours purement théorique à un citoyen abstrait qui, matériellement exclut les femmes, de l’autre, elle a instauré les valeurs de la modernité en permettant aux mouvements de lutte contre l’exclusion d’ester en justice. Sa réflexion autour du « care » lui vient de la gauche féministe américaine.

Son ouvrage a le mérite de  clarifier des mots, tels que celui de la sollicitude, de la compassion et de la charité. La sollicitude nécessite une posture active, contrairement à la compassion qui se contente d’une simple réactivité affective et sur laquelle des politiques et médias surfent à volonté de façon démagogique. Elle critiquera au passage le comportement du Président de la République à plusieurs reprises.  « La sollicitude ne consiste pas en un sentimentalisme mou qui transformerait la vulnérabilité humaine sous toutes ses formes en spectacle organisé, capable de programmer mêmes nos conduites humanitaires ». La compassion suppose une identification avec les être souffrants, une empathie avec des individus particuliers qui fait défaut dans la sollicitude, laquelle n’absorbe jamais le soignant dans le soigné. Elle ne se confond pas non plus avec la charité qui s’actualise par le ressort de l’au-delà, principe chrétien abstrait de l’amour du prochain (Cf Robert Castel,  « Les métamorphoses de la question sociale »). La sollicitude est à la fois une action ou une réponse appropriée, non guidée par des principes, appliquée à un moment opportun (cf le kairos d’Aristote dans « l’Ethique à Nicomaque »), consciente et responsable, présentant une relation construite à autrui (sans condescendance ni trop plein d’affectivité). L’action fonde une éthique de la reconnaissance, une éthique de la sollicitude.

L’auteure critique l’individualisme matérialiste et propose aux femmes d’assumer et de valoriser leur travail de soins, afin que les hommes puissent se les approprier, sans plus de distinction de genre. Son raisonnement est un peu simpliste et surtout, ne constitue pas une nouveauté. Concrètement, car c’est bien de cela qu’il s’agit,  elle propose de réévaluer les activités au service des personnes en rémunérant mieux les professions concernées, en promouvant de nouveaux modes d’organisation de ces activités dans le monde social afin que chacun se sente impliqué dans le souci des autres, quel que soit son genre, sa classe ou sa race. Cette évaluation des métiers gagnerait à être plus qualitative et moins quantitative.  Ce livre nous laisse un peu sur notre faim et paradoxalement se veut très idéologique ; car concrètement, comment faisons-nous ?

Son chapitre 1 s’intitue  « dépendant donc vulnérable ». Fabienne Brugère rappellera que selon Hume, dans son « Traité de la nature humaine », le moi commence dans le vécu perceptif relationnel. C’est la pensée qui fabrique la fiction d’indépendance du moi. Le moi est toujours habité par autrui, par la relation entre un « je » et un « tu », il est toujours déjà social. Selon Judith Butler dans  » Le récit de soi », le moi n’est ni une entité, ni une substance, mais une batterie de relations et de processus, impliqué dans le monde des premiers donneurs de soin. Or la fiction de l’indépendance, selon Louis Dumont dans « Homo Aequalis » et « Essai sur l’individualisme », constitue le corps central de l’idéologie moderne en Occident (auteur de la théorie ?). Celle-ci s’est constituée à partir de trois foyers : la formation de l’Eglise (dans les premiers siècles), l’émancipation de la catégorie du politique et de l’institution de l’Etat (XIIIe s), le développement de la sphère économique (XVIIe s). La théorie du contrat social permit de développer l’idée d’une association  librement contractée entre individus (propos partiels). Cette fiction théorique, sur laquelle s’appuiera Rawls, est inopérante pour penser la réalité de la dépendance, estime l’auteure. Pour mieux cerner le projet politique de la sollicitude, elle inscrit sa pensée dans celle de Charles Taylor et de Michel Walzer, lorsque ces derniers reprochent au libéralisme d’inspiration kantienne, notamment celui de John Rawls, d’oublier que les hommes ne sont pas seulement des individus autonomes ou abstraits porteurs de droits mais aussi des êtres humains qui développent un moi relationnel dans des interactions sociales concrètes, culturellement situées et souvent contraignantes. La sollicitude vaut alors comme un agir qui rappelle la complexité, la pluralité et la difficulté des liens humains, constitutif de la fraternité. Elle fait alors intervenir l’éthique en se référant aux travaux d’Axel Honneth, pour lequel « dans les sociétés capitalistes, toutes nos relations sont sur le mode des choses ou des objets, ce qui va de pari avec une absence de participation au monde. Cette réification fait de nous des spectateurs et non des acteurs. » (auteur de la théorie ?). La participation sert de point de départ pour penser la reconnaissance dans les relations humaines. Ainsi en va-t-il également de la participation chez Lukacs, du souci chez Heidegger, de l’engagement pratique chez Dewey. 

Le chapitre 2 s’intitule « La sollicitude est-elle une question de femmes ? ». L’auteure reprendra les propos de Pierre Bourdieu dans « La domination masculine » et d’Erving Goffman dans  »L’Arrangement des sexes ». Féministe, elle dénonce le fait que la femme soit perçue comme étant l’Autre, au service de l’homme vouée à la sollicitude, au soin des enfants et à la compréhension du souci masculin. Pour Rousseau, le gouvernement par les femmes ne relève pas du commandement, figure magistrale réservée aux hommes. Ainsi, Michel Foucault dénoncera la police des sexes. Elle propose aux femmes d’assumer l’éthique du care, de se s’approprier positivement le stigmate de la sollicitude afin de retourner la domination contre elle-même. Cette politique pourrait alors être étendue aux hommes. Mais la conception d’un care pour tout le monde dessine un programme politique difficile, tant les femmes et le non les hommes, continuent à être élevées pour assurer les tâches de souci des autres. Cela commence dès la petite enfance. Le livre de Nancy Chodorow, « The reproduction of Mothering, montre que dès 3 ans, l’enfant a incorporé le partage strict des « genres ». Le genre féminin est menacé par la séparation, le genre masculin par l’intimité. La seule façon de lutter contre ces dissymétries est de partager avec les pères les soins donnés à l’enfant et de sortir du « maternage ». Il est également important que les femmes apprennent à prendre soin d’elles-mêmes, afin de pouvoir « entrer en résistance ». Cette révolution introduira nécessairement un « trouble dans la sollicitude », un « trouble dans le genre ». Seule vaut la naturalisation selon les sentiments, qui est une affaire de sensibilité et non de sexe.

Brugère F., Le Sexe de la sollicitude, Seuil, 2008.

21 mai 2009

Ne me libère pas, je m’en charge !

Publié par alias dans Questions sociales

Un communiqué de presse co-signé des déléguées aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les femmes et les hommes, de l’Assemblée nationale, du Sénat et du Conseil économique, social et environnement, vient de tomber à l’encontre du rapport de Yazid Sabeg, Commissaire à la diversité et à l’égalité des chances. Le rapport du Commissaire propose de fusionner l’observatoire de la parité avec celui de la Halde pour des motifs budgétaires. Et que lui reproche-on ? de considérer les femmes comme une catégorie homogène et mineure.

Pourtant, la loi sur la parité établissant des quotas tient des féministes ? Il n’y pas de modèle féminin en soi, la femme n’existe pas, mais pour autant, les discriminations sont réelles. Je me trouve inévitablement contrariée lorsque j’appris qu’un directeur de cabinet d’un adjoint délégué à la petite enfance fit passer un entretien d’embauche en demandant à la candidate « si elle prenait bien un moyen de contraception afin de ne pas tomber enceinte car avec la charge de travail, cela ne le ferait pas…», ou encore lorsqu’une avocate de gauche demande à une autre femme si « elle a couché pour connaître autant de dossiers », ou lorsqu’il faut faire état d’un statut de femme divorcée n’ayant plus de mari en mesure de subvenir à ses besoins (remplir le frigo, faire le repassage, passer l’aspirateur ?) pour faire sauter la limite d’âge d’entrée au concours de l’ENA, ….et j’en passe. Cela pourrait frôler le ridicule si cela n’était pas si dramatique. Le sexisme est quotidien, notamment dans le champ politique mais pas seulement. Certaines femmes le tiennent pour acquis et participent à ce processus de reproduction sociétale. Elles posent et se « vendent » ainsi en épouse de…, dans Gala ou dans le Nouvel Obs, ce qui revient au même. Si j’avais eu à me prononcer sur la loi sur la parité, j’aurais voté favorablement mais avec un arrière goût provenant d’un sentiment d’injustice à devoir être ainsi cataloguées par des siècles d’histoire misogynes.

Depuis les années 80-90, de nouvelles politiques de discrimination positive sont appliquées en France (cf article sur la journée de la jupe) et les techniques de rattrapage sont diverses : prestations sociales, bourses, gratuité de l’accès à des services, quotas, règles différentes dans l’allocation de ressources, fiscalité… Selon la convention des Nations-Unies, ces mesures qui remplissent une fonction de rééquilibrage face à une forme de darwinisme social ne peuvent être que temporaires, n’étant pas liées à la nature mais à l’histoire, à une construction sociale. Mais force est de reconnaître qu’elles s’appliquent le plus souvent aux femmes et aux personnes issues de l’immigration. Parmi les divers arguments utilisés au cours de notre histoire, la nature féminine liée à la maternité a le plus souvent servi à assigner les femmes dans un rôle pré-formaté. Si les bouleversements révolutionnaires et les conflits mondiaux ont su soulever des espoirs et revendications d’égalité, les périodes de crise économiques sont systématiquement défavorables aux femmes, lesquelles servent alors de moyen d’ajustement au marché de l’emploi, de surcroît, si elles sont jeunes et issues de l’immigration.

L’observatoire de la parité mène des études sur la situation contemporaine des femmes en France. A ce jour, si les femmes font davantage d’études universitaires, elles vont moins dans le écoles d’ingénieurs. Le taux de chômage est de 1,5 point en dessus de celui des hommes. Elles sont surreprésentées dans la catégories des employées et sous représentées parmi les cadres et professions intellectuelles supérieurs. Mais surtout, plus de 30% d’entre elles travaillent à temps partiel, alors que cela ne concerne que 6 % des hommes. Le salaire annuel moyen brut des femmes est inférieur d’1/4 à celui des hommes dans le secteur privé et semi-public. Pour ce qui relève de la parité en politique, le constat n’est guère plus glorieux. Elles représentent moins de 20% des députés et sénateurs ; 47,6 % des conseillers régionaux et 43,6 % des députés français au Parlement européen ; 12,3 % des conseillers généraux ; 35 % des conseillers municipaux et 13,8 % de l’ensemble des maires ; 10, 4% des élus cantonaux. En ce qui concerne « la vie personnelle et familiale », une femme décède tous les trois jours sous les coups de son compagnon ; un homme décède tous les 13 jours sous les coups de sa compagne. Les critères d’analyse sur lesquels porte l’attention de l’observatoire sont étranges car ils mesurent la performance économique, le rapport au pouvoir politique et la violence conjugale. Est-ce bien cela qui définit notre qualité de vie, notre bien-être ?

Ci dessous, une retrospective historique sur le passage du concept d’égalité des droits à celui d’équité et d’égalité des chances. Et puis surtout, il faudrait pouvoir évoquer quelles sont les solutions envisagées ? Pour cela, je vous renvoie à l’article sur les trois leçons de l’Etat-providence.

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