Le temps, la ville et l’urbaniste

24 février 2010

Proudhon : philosophie de la misère

Publié par alias dans Economie & clusters

J’eue l’occasion d’aborder dans l’article sur le livre de Jacques Attali « la crise et après ? », la problématique du “minsky moment” qui se traduit en 5 phases : une innovation rentable ou un changement de politique économique, un boom, une euphorie, la sortie des profits et une panique. Et sa question adhoc :  que faut-il consommer, quelles économies reconvertir, et quelles échéances pour  cette nouvelle guerre des étoiles ?  Mais aussi ma question adhoc : comment éviter un nouvel « minsky moment » en cinq phases, lequel finit inlassablement par une crise sociale violente se traduisant par une flambée du chômage ? Attali terminera son ouvrage par un trop simpliste « aimer vous les uns les autres » et je n’ai pas souvernir qu’il ait évoqué la flexisécurité. Par ailleurs, comme tant et tant d’autres, son projet consistant à investir dans les technologies durables est intéressant, seulement, ces technologies libèrent-elles vraiment l’homme ?

J’ai donc précédemment fait appel à Schumpeter pour comprendre comment il appréhendait socialement la sortie de cycle. Fondateur de l’évolutionnisme économique, Schumpeter estime que le fondement et le ressort de la dynamique de l’économie sont l’innovation et le progrès technique – théorie reprise par Attali, principes qui sous-tendent les clusters. La technologie évolue, se transforme poussant des pans entiers de l’activité économique à s’étioler puis à disparaître après avoir été dominants. L’évolution ne peut pas venir d’une modification quantitative, mais de la transformation qualitative du système de production. Selon lui, la crise doit être comprise comme « une phase anormalement virulente d’un ensemble économique normalement cyclique ». Ainsi en va-t-il de l’éternel ouragan de la destruction créatrice. Il ne tient donc pas compte de la raréfaction des ressources naturelles, lesquelles ne sont pas infinies, ni des conséquences sociales désastreuses de tout bouleversement économique. Il semblerait qu’il ne s’intéresse qu’à la locomotive, pourvu qu’elle aille toujours plus loin. La réponse n’est pas satisfaisante car si l’on peut imaginer une reconversion vers des « cleentech », le chômage n’est par contre pas évité.

Je pars  à présent à la quête de  Proudhon à la lecture de son ouvrage “Philosophie de la misère”. En résumé, selon Proudhon et sa logique dialectique, la propriété objet même de la liberté manifeste l’inégalité, le machinisme accroît la productivité mais détruit l’artisanat et soumet le salarié. Ces contradictions sont éternelles et n’annoncent nullement l’autodestruction du capitalisme qu’aurait annoncée Marx. Proudhon se veut un théoricien pragmatique, mais les idées prédominent les faits, ce que lui reprochera vivement Marx. Proudhon reprochera aux socialistes leur rêverie, aux conservateurs leur immobilisme. Alors que l’UMP s’appropriera la valeur “travail” de l’auteur en espérant prendre ainsi à contre-pied et déstabiliser le parti socialiste, rappelons-leur que Proudhon n’aura de cesse de critiquer l’appropriation de la propriété par des capitalistes rentiers. Et contrairement à Schumpeter, Proudhon estime que les institutions de ”charité” ne constituent pas une réponse adaptée, il promouvera davantage un système “mutualiste autogestionnaire” – auquel se réfère Bernard Stiegler et les écologistes. Mais entrons davantage dans son oeuvre écrite en 1846, peu de mois avant la révolution conduisant à la IIe République.

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4 février 2010

Schumpeter ou le capitalisme désenchanté

Publié par alias dans Economie & clusters

Quoi de plus normal à ce que les socialistes se référent à Keynes, et quelle fut ma surprise lorsque  j’entendis un élu socialiste se  rappeler à la pensée de Schumpeter. Certes,  Joseph Schumpeter est répertorié dans le cercle des économistes dits « hétérodoxes », mais sa théorie faisant état d’un basculement du système capitaliste vers la social-démocratie lui semble fort regrettable.  Schumpeter n’a jamais été  socialiste. Faudrait-il y voir de la part de cet élu une tentative pragmatique de ralliement du centre droit, au dépens de la doctrine de son propre parti ? Mais existe-t-il seulement encore une doctrine au parti socialiste ?

Le cycle. Fondateur de l’évolutionnisme économique, Schumpeter estime que le fondement et le ressort de la dynamique de l’économie sont l’innovation et le progrès technique ; ce qui renvoie en partie à la pensée d’Attali  dans son ouvrage « La crise, et après ? », mais aussi aux principes qui sous-tendent les clusters, auxquels Stiegler oppose un modèle économique plus coopératif. L’histoire du capitalisme est une mue permanente. La technologie évolue, se transforme poussant des pans entiers de l’activité économique à s’étioler puis à disparaître après avoir été dominants. L’évolution ne peut pas venir d’une modification quantitative, mais de la transformation qualitative du système de production. Comment explique-t-il les crises de surproduction ? Cycliques, celles-ci font parties intégrantes du processus de destruction créatrice. Même lors de la crise de 1929, Schumpeter déclara que le système gagnait en stabilité. La crise doit être comprise comme « une phase anormalement virulente d’un ensemble économique normalement cyclique ». Ainsi en va-t-il de l’éternel ouragan de la destruction créatrice. Il ne tient donc pas compte de la raréfaction des ressources naturelles, lesquelles ne sont pas infinies, ni des conséquences sociales désastreuses de tout bouleversement économique. Il semblerait qu’il ne s’intéresse qu’à la locomotive, pourvu qu’elle aille toujours plus loin.

L’action. Je me demande si Schumpeter, soit disant inclassable, relèverait de l’école de Vienne ? La tradition autrichienne récuse la distinction entre microéconomie et macroéconomie. Elle étudie les processus de changement en plus des tendances à l’ajustement. Une explication d’un phénomène économique n’est valide que si elle rattache logiquement ce phénomène à ses causes ultimes, qui sont par définition les choix volontaires d’êtres pensants (cf individualisme méthodologique de Max Weber). La proposition d’action « l’homme agit » implique nécessairement les catégories de fin, de moyen, de causalité, d’incertitude, de préférence temporelle, et, de proche en proche, de valeur, de coût, d’intérêt, et engendre enfin toute la théorie économique. Considérant que toute connaissance vient de l’expérience, l’école psychologique autrichienne est rigoureusement empirique, s’oppose aux dogmatiques. Seule limite au raisonnement : l’homme agit suivant un présupposé idéologique. Et Schumpeter ne proposera-t-il pas lui-même l’idéal-type d’une démocratie procédurale ?

La propriété. Schumpeter naquit le même jour que Keynes, jour de la mort de Marx. A la différence de la plupart des autres écoles dites « hétérodoxes », l’école de Vienne est opposée à l’intervention de l’État en économie. L’école autrichienne se rattache à la pensée de Locke, l’un des fondateurs intellectuels du libéralisme. Locke place la jouissance des biens parmi les droits qui précèdent toutes les institutions humaines. Selon lui, la propriété privée est nécessaire pour la conservation de la vie et l’exercice de sa dignité humaine. La propriété est une extension de la propriété de la personne ; la propriété des biens a le même caractère inviolable que la personne humaine. Toutefois, ce droit de propriété comporte certaines restrictions qui définissent un devoir de charité, lequel introduit dans l’individualisme possessif de Locke une solidarité au moins minimale : l’appropriation privée des biens n’est légitime que si elle est au bénéfice de tous, car la Terre est commune, et tout homme y a droit.

Le déclin. Schumpeter interrogera les limites de notre système politique et fit le constat désabusé du déclin irrésistible de la démocratie bourgeoise. Couplé à sa personnalité foncièrement pessimiste, ce constat provoque chez lui  le sentiment amer de la fatalité, avec comme seul antidote, une lucidité ironique et détachée. Schumpeter : « Je me demande si la vermine qui habite un corps en pleine décomposition s’imagine aussi être en train de le réformer » avant de poursuivre dans son journal intime « tout autant que nous sommes, nous préférons une erreur brillante à une vérité triviale ». C’est la crise de l’ordre, notamment remis en cause par les intellectuels, qui précipiterait le système capitaliste vers un système socialiste. D’une certaine façon, cela ne peut que donner des espoirs aux intellectuels, même si j’émets quelques réserves sur l’impact de notre soit-disante « force » face aux méfaits du néo-libéralisme galopant….Pessimiste pour pessimiste…

Si Schumpeter considère le client et l’entrepreneur comme des êtres rationnels, il ne porte pas le même regard sur les électeurs et les politiques du fait de l’éloignement de la sphère publique, caractérisée par un monde imaginaire. La pensée de Schumpeter s’avère cynique et réductrice à l’égard du champ politique. Selon lui, l’arène politique met en scène des états de transe au cours desquels toute tentative d’argumentation rationnelle ne fait que surexciter les passions animales. L’argumentation politique exploite invariablement les préjugés des électeurs et les partis forment malgré eux l’opinion publique. « La politique, c’est de savoir modifier son avis avec élégance ». Bien avant de réaliser certains buts sociaux, un parti vise la conquête du pouvoir, de la même façon qu’un épicier pense à dégager  un profit, et non pas à ravitailler son quartier. Une victoire de la minorité en conseil signifie simplement que l’opposition remporte, pour son propre compte, une bataille dans la guérilla politique incessante qu’il oppose à l’exécutif, peu importe l’argumentation de fond et l’utilité publique.

On ne comprend pas bien pourquoi les intellectuels tendraient « à moraliser » le champ économique, mais s’abstiendraient de le faire dans le champ politique où les valeurs ne seraient que des instruments mis au service du « pouvoir ». Si les intellectuels s’indignent du rôle de l’entrepreneur capitaliste, comment pourraient-ils approuver celui de l’entrepreneur politique trop cynique ? Tout n’est pas qu’affaire de calcul, fort  heureusement, même s’il est vrai que certains politiciens convoitent le territoire du voisin. D’autres part, Schumpeter considère que tous les espaces politiques sont déjà occupés, ce qui consiste alors à  nier la capacité de renouvellement des partis politiques, et laisserait cette capacité d’innovation aux seuls industriels, sortes d’êtres intellectuellement supérieurs. Et à l’heure de la mondialisation des échanges et des délocalisations, sa conception du consommateur rationnel me paraît plus que douteuse. 

L’entrepreneur innovateur : « Entreprendre consiste à changer un ordre existant. » 

Dans la conception de Schumpeter, l’entrepreneur incarne le pari de l’innovation. Il est pour lui un véritable aventurier qui n’hésite pas à sortir des sentiers battus pour innover et entraîner les autres hommes à envisager autrement ce que la raison, la crainte ou l’habitude, leur dictent de faire. Il doit vaincre les résistances qui s’opposent à toute nouveauté risquant de remettre en cause le conformisme ambiant. L’entrepreneur crée de la valeur, tout comme le salarié, et il est également motivé par un ensemble de mobiles irrationnels dont les principaux sont sans doute la volonté de puissance, le goût sportif de la victoire et de l’aventure, ou la joie simple de créer et de donner vie à des conceptions et des idées originales. Pour les « autrichiens », le profit est un indicateur de la valeur que la société attache à l’activité de l’entreprise, en même temps que la rémunération de l’activité propre de l’entrepreneur. Pour Schumpeter, « le client n’est pas la source de l’innovation » et le profit est la sanction de l’initiative créatrice des risques pris par l’entrepreneur. Le profit est d’autant plus important et immédiat que l’entrepreneur est capable d’éliminer toute forme de concurrence directe et immédiate.

Schumpeter considère les monopoles nés de l’innovation comme nécessaires à la bonne marche du capitalisme. En situation de monopole, l’entrepreneur peut fixer un prix de vente supérieur à son coût marginal, alors qu’ils seraient égaux en situation de concurrence pure et parfaite. Il peut aussi diminuer son coût marginal grâce à la baisse des coûts de production (par la hausse de la productivité) ou grâce aux économies d’échelles (augmentation de la production et de la taille des entreprises), et par là augmenter son profit. C’est cette perspective qui rend les risques de l’innovation acceptables. Pourtant, ces situations de monopole ne durent pas. Des phénomènes d’imitation entraînent des innovations par grappes, c’est-à-dire une agrégation des innovations provoquées par la réussite de l’entrepreneur innovateur dont la position n’est que temporairement dominante. C’est le jeu de la concurrence qui les banalisent en faisant de la bataille pour le surprofit le moteur du progrès économique, mais aussi le facteur explicatif des mouvements cycliques de l’économie.

La crise ou le processus de destruction créatrice. 

L’innovation est à la fois source de croissance et facteur de crise. C’est ce que Schumpeter résume par la formule « destruction créatrice ». Les crises ne sont pas de simples ratés de la machine économique ; elles sont inhérentes à la logique interne du capitalisme. Elles sont salutaires et nécessaires au progrès économique. Les innovations arrivent en grappes presque toujours au creux de la vague dépressionniste, parce que la crise bouscule les positions acquises et rend possible l’exploration d’idées nouvelles et ouvre des opportunités. Au contraire, lors d’une période haute de non-crise, l’ordre économique et social bloque les initiatives, ce qui freine le flux des innovations et prépare le terrain pour une phase de récession, puis de crise. Schumpeter prétend que trois cycles se superposent et expliquent pour l’essentiel l’évolution de la conjoncture : les cycles courts, ou cycles Kitchin, qui durent en moyenne 40 mois et s’expliquent selon lui par des variations de stocks ; les cycles moyens, dits cycles Juglar, qui durent, eux, entre 6 et 11 ans ; les cycles longs, ou cycles Kondratieff, qui s’étalent sur 40 à 60 ans (innovations majeures : machine à vapeur, automobiles).

L’application et la diffusion des innovations dépendent en amont de la propension de l’entrepreneur à prendre des risques, de la recherche dans l’émergence d’inventions susceptibles d’être exploitées, et du crédit. Elles dépendent en aval de la propension des individus à recevoir l’innovation (pour les produits nouveaux), donc de leurs goûts et habitudes. Ces conditions rendent compte de la réalisation, de la vitesse et de l’étendue de la diffusion. Les crédits accordés vont provoquer une inflation des biens de production puis de consommation. Selon les « autrichiens », dans un marché libre, le taux s’établira à un niveau cohérent avec les intentions réelles des consommateurs. Si le taux d’intérêt est artificiellement maintenu trop bas, soit directement par décision des autorités, soit par création monétaire abondante, les entrepreneurs croient que les consommateurs veulent investir plus que ce qu’ils souhaitent réellement. Ils vont donc engager des projets d’investissements qui ne sont pas justifiés par les intentions réelles des consommateurs, et qui devront donc tôt ou tard être abandonnés. Et comme cette erreur de prévision touche tous les entrepreneurs, l’abandon des projets entraîne une crise généralisée. Selon Schumpeter, la quantité additionnelle de biens engendre la déflation, accentuée par le remboursement des crédits annonçant la dépression. Les possibilités de profit se raréfient, les faillites apparaissent. Le phénomène d’imitation entraîne une saturation des marchés et une baisse de la rente monopolistique, donc une réduction de l’investissement suivie d’une baisse de l’activité. La crise ne pourra être dépassée que par d’autres vagues d’innovations. Le progrès technique n’est pas un flux continu et les cycles obéissent à des mécanismes autorégulateurs.

Selon Schumpeter, le capitalisme est mis à mal par des causes endogènes et exogènes : 

Le rentier capitaliste non innovateur : l’aventurier des marchés tend à s’embourgeoiser et sa fonction à disparaître provoquant « l’évaporation de la substance de la propriété ».

La grande firme routinière : le succès du capitalisme conduit inévitablement à la création de grandes entreprises, gérées par des chefs d’entreprises, simples administrateurs et appartenant à des rentiers-capitalistes, véritables propriétaires des entreprises. C’est le règne des cadres gestionnaires, des experts anonymes et des bureaucrates, plus soucieux de s’assurer une carrière stable, un revenu régulier et une position sociale avantageuse dans la routine, suivant le sentier de la dépendance. Les performances et les trajectoires des entreprises sont largement fonctions de leur histoire particulière et des routines qu’elles ont accumulées.

L’intellectuel et le fonctionnaire, une mentalité d’objecteurs : cette concentration aboutit à l’avènement d’un sentiment d’hostilité de la part des intellectuels et des populations. Schumpeter ne pense pas qu’un changement révolutionnaire soit plausible, mais estime que le capitalisme se sclérose progressivement de l’intérieur, pour des raisons sociologiques et culturelles, au fur et à mesure que des majorités démocratiquement élues choisissent de mettre en place une économie planifiée accompagnée d’un système d’État-providence et de restriction des entrepreneurs. « Le capitalisme, par la liberté qu’il encourage, a pour effet d’éduquer et de subventionner  les professionnels de l’agitation sociale », lesquels opposent un refus moral du marché. Leur influence est énorme et conduit vers une socialisation de l’économie.  Le capitalisme meurt de son propre triomphe.

La fiscalité : Les gouvernements ont notamment tendance, pour être populaires, à développer l’« État fiscal » et à transférer le revenu des producteurs vers les non-producteurs, décourageant l’épargne et l’investissement au profit de la consommation dans une logique à court terme, ce qui crée une pression inflationniste croissante. Au plan doctrinal, contrairement à la plupart des autres hétérodoxes, les Autrichiens sont opposés à l’intervention de l’État en économie.

Bouchard L-P, Schumpeter, Le bien commun, Michalon, 2000.

3 février 2010

L’innovation vue par Bernard Stiegler

Publié par alias dans Economie & clusters

Si l’on parle beaucoup de l’impact du film “Home” sur le résultat des élections européennes, un très bon article sur “l’innovation” est sorti dans le Télérama du 3 juin 2009. De quoi s’agit-il ? D’une interview menée avec Bernard Stiegler, précédant la sortie de son ouvrage “Pour une nouvelle critique de l’économie politique”. Philosophe, Stiegler fut entre autre docteur à l’École des hautes études en sciences sociales sous la direction de Jacques Derrida, directeur adjoint de l’INA et directeur de l’IRCAM. Il est actuellement directeur du département du développement culturel au Centre Georges-Pompidou, où il dirige également l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) créé en 2006.

Il distingue la création de l’innovation, en cela que l’innovation consiste à socialiser les inventions technologiques, elles-mêmes issues de découvertes scientifiques. La duplicité des nouvelles technologies est posée comme évidente. Les Grecs appelaient “Pharmaka” ce qui étaient à double face, à la fois remèdes et poisons. Citant Platon dans “Phèdre”, il critique le ‘prêt-à-penser” des sophistes. Son propos consiste à critiquer le modèle économique actuel de l’innovation, considéré à bout de souffle, et ce pour plusieurs raisons :

J’eue l’occasion d’aborder dans l’article sur le livre de Jacques Attali, la problématique du “minsky moment” qui se traduit en 5 phases : une innovation rentable ou un changement de politique économique, un boom, une euphorie, la sortie des profits et une panique. Les secteurs les plus concernés par la crise sont ceux de l’assurance, la banque, la construction, l’industrie automobile, les compagnies aériennes, les grands magasins de luxe. On peut légitimement se demander ce qu’il faut consommer et donc relancer ou reconvertir et à quelles échéances ? Son projet d’investir dans les technologies durables est intéressants, seulement, ces technologies libèrent-elles vraiment l’homme ? Comment éviter un nouvel « minsky moment » en cinq phases, lequel finit inlassablement par une crise violente ?

Ainsi décrite, la technologie à elle seule, même écologiquement compatible, ne pourra mettre fin à l’Histoire. La fin de l’Histoire signifie la fin des conflits pacifiés par les échanges, mais aussi la fin de la pensée politique, en somme l’aboutissement du modèle capitalisme. On peut estimer que cette théorie développée par Fukuyama est un mythe, de surcroît libéral – la mondialisation accroît en réalité le risque de conflits locaux -, mais cette utopie me semble intéressante à interroger, d’autant que le modèle est en crise et que l’on peine à en sortir. 

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1 novembre 2009

Quelles conditions pour une politique d’achats publics écologiques ?

Publié par alias dans Economie & clusters

Il est un fait que depuis la mise en place de la LOLF, l’orientation politique donnée aux finances publiques vise à favoriser « la poursuite de la modernisation de la gestion des collectivités locales, pour plus d’efficacité et de responsabilité, dans une démarche de performance, de transparence et de maîtrise des dépenses locales » (cf. rapport de M. Pierre Richard de décembre 2006, « Solidarité et performance : les enjeux de la maîtrise de la dépense publique locale »).

En réponse, le « verdissement de l’administration », c’est-à-dire la prise en compte des préoccupations environnementales et sociales dans les achats et les marchés des collectivités, peut constituer un formidable levier d’actions au service d’une ville plus soutenable. Avec une commande publique qui représente pas moins de 10% du PIB en France (16% en Europe), la collectivité devient un acteur économique majeur, capable de participer à la création d’un marché écologique. Elle peut enfin faire preuve d’exemplarité et encourager ainsi les bonnes pratiques individuelles.

Si l’origine de la politique française d’achats publics écologiques remonte à la conférence de Rio de 1992, elle ne sera véritablement mise en oeuvre qu’à compter de 2004. En intégrant les inflexions données dans les années 2005-2006, cette politique se décline désormais comme une politique d’achats publics durables. Cependant, l’écologie ne peut être efficace que si elle est librement consentie. S’assurer que le projet est bien partagé s’avère donc tout aussi primordial, si ce n’est davantage, que la recherche d’une performance purement technique.

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9 octobre 2009

Jouer plus pour perdre plus ou la dérégulation des jeux en ligne

Un recteur d’Académie aurait décidé d’offrir des places de football (OM) à des adolescents à condition qu’ils cessent l’école buissonnière. Ainsi, l’assiduité scolaire serait-elle récompensée par la fréquentation d’un club de football de haut de niveau, histoire de préparer les jeunes générations à “mieux” miser sur leur avenir !

Or, des compétitions à leurs dérives, il n’y a désormais qu’un pas  vite franchi. Le sacral ne meurt pas, il mute, l’Etat providence a laissé place à la Société du spectacle. Arnaud Mourot de l’association “Sports sans frontières”, désireux de réinsérer des jeunes en situation d’échec scolaire par le  biais du sport, déplorera le fait que l’économie ait pris le pas sur la dignité : Les “joueurs appartiennent aux clubs, à leurs investisseurs”.

Crise de confiance en l’Etat-Providenceet mainmise des grands groupes capitalistiques sur l’univers du football, le gouvernement sautera sur l’occasion pour entreprendre la dérégulation des jeux en ligne, alors que rien ne l’obligeait à mettre à mal un enjeu, pourtant, de santé publique, voire de protection de l’enfance.

Au niveau national, la bonne politique aurait consisté à renforcer la tutelle sur les monopoles (interdiction des paris à cote, plafonnement des taux de retour par la loi, encadrement de la publicité sur les jeux, protection des publics sensibles, moyens consacrés à la lutte contre l’addiction ) et non à la supprimer, voire, à interdire ces jeux comme en Allemagne.

Des éventuelles dérives des pratiques sportives : 

Les compétitions sportives auraient remplacé les guerres nationalistes. « Les stades, écrira Regis Debray dans son ouvrage « Le moment fraternité », sont les cathédrales de la modernité. Par le volume et l’audace des constructions, c’est incontestable. Ils se ressemblent tous ? Les vaisseaux gothiques aussi. Ce sont des enceintes fermées, en forme d’anneau ou ovoïdes. Des foules s’y rassemblent volontairement, fidèles appelés fans, mais pas pour longtemps. Même si les spectateurs pratiquent le soutien sans participation, les cérémonies sportives obéissent elles aussi, à des rituels fixés d’avance (…). Le faire-frontière entre tribus est même l’essence du match entre équipes rivales. Aussi mondialisées et interchangeables que soient devenues ces dernières, les Euros, mondiaux et autres jeux olympiques offrent un exutoire aux derniers chauvinismes publiquement autorisés, entonnoirs d’agressivités nationalistes refoulées, et en Occident illicites. Quand la guerre est prohibée et que le gouvernement des hommes rétrécit en gouvernance, le conjonctif est en souffrance et le football a toutes ses chances ”. 

S’est-on jamais demandé si les coupes du monde pouvaient être un symbole de paix et de fraternité ? Pour mieux cerner le malaise, il faudrait reprendre la pensée de Michel Caillat : «Comment penser le sport du 21ème siècle autrement que fidèle à son idéologie du progrès sans fin, de la “liberté de l’excès” et de l’extrême ? Sa faute, et celle de ses laudateurs aveugles, est d’avoir crû que l’on pourrait fonder une “société humaine” sur le culte du plus fort et du tri physique, sur la concurrence généralisée et la compétition permanente, sur l’idéal du dépassement, du risque et du jeu avec la mort, sur l’apologie de la virilité, sur la réification des athlètes, la chloroformisation des consciences, sur les communions magiques et les délires chauvins, sur les identifications les plus pauvres et les émotions les plus fades, sur l’anti-intellectualisme maladif….».

Dans la foulée du sociologue, certains relevèrent les vérités anthropologiques suivantes : d’abord, l’essence du sport est bien la mise à mort rituelle des combattants et il a bien a rapport natif à l’affrontement individuel et à la guerre ; ensuite, il a une fonction de compensation, la dépense physique sur le terrain cherchant à gommer la sédentarité du quotidien ; enfin, il a (ou a eu) une fonction sociale de préparation à la guerre, de “rebronzage de la race” (Coubertin), de maintien de la vigueur physique. Fonction à laquelle s’ajoute la nécessité de resserrer les liens entre les membres de la communauté, actrice ou spectatrice, par l’exaltation d’une identité collective.

De la libéralisation des jeux en ligne

Aujourd’hui, le marché légal des jeux d’argent en France est très encadré : le PMU a le monopole de la prise de paris, hors hippodromes, sur toutes les courses hippiques; la Française des jeux a le monopole des paris sportifs sur les matchs de football et de rugby ainsi que sur les loteries et autres jeux de hasard ; quant aux jeux dits « de cercles » (poker en particulier), l’Etat délivre des autorisations aux casinos et aux cercles de jeux fermés, très peu nombreux. Sur internet, seules deux formes de jeux sont légalement autorisées aujourd’hui : le PMU pour les paris hippiques et la Française des jeux pour les jeux de hasard. Tout le reste est illégal.

Or, le projet de loi encadrant l’ouverture des jeux d’argent en ligne vient d’être adopté les 7 et 8 octobre 2009  à l’Assemblée nationale, malgré l’arrêt de la Cour de Justice des Communautés européennes du 8 septembre 2009 validant le principe d’un monopole sur les jeux d’argent, principalement pour des motifs de protection de l’ordre public et de lutte contre le jeu pathologique. L’arrêt Liga Portuguesa de Futebol Profissional, Bwin c. Santa Casa  s’inscrit dans la lignée de jurisprudences antérieures (notamment CJCE, 21 sept 1999, Läära) qui se trouvent nettement clarifiées.

Même s’il est à déplorer que l’Etat n’ait pas toujours bien joué son rôle de tutelle en laissant la Française des Jeux, et dans une moindre mesure le PMU, mener des politiques commerciales, il est fort à parier que l’ouverture à la concurrence des jeux d’argent se fera bien évidemment au détriment des personnes les plus vulnérables plus facilement enclin aux jeux.  Ce marché des jeux en ligne, fort juteux, représentera pas moins de 2 à 3 milliards d’euros en 2012.

De plus, l’ouverture du marché du jeu entraînera nécessairement une augmentation de l’offre, et si le gouvernement cèda sur les jeux en ligne, à terme, l’ensemble du secteur (jeux en durs) pourrait bien basculer à son tour. L’obligation de licence en France (avec la soumission aux prélèvements fiscaux français revenant principalement à l’Etat : -5,7% – et à la Sécurité sociale : -1,8% ; contre -14% auparavant). Le total des prélèvements sur les jeux tout compris s’étant élevé à 5,95 milliards d’euros en 2006 en France) et la mise en place d’une autorité administrative de régulation (l’ARJEL + 3% des mises à la prévention dans la limite de 5 millions d’euros ) ne palliera certainement pas la libéralisation des paris à la cote.

Limités jusqu’ici à un seul jeu proposé par la Française des jeux, les paris à la cote change en profondeur les relations entre les joueurs et les organisateurs : contrairement au pari mutuel où tous les parieurs jouent les uns contre les autres, dans le pari à côte, c’est l’organisateur qui fixe la cote. Afin de limiter l’incitation au jeu, la loi encadrera la part des mises reversée aux joueurs (sachant que plus la redistribution aux gagnants est élevée, plus l’incitation à jouer est forte), ce qui signifie que des décrets fixeront le « taux de retour » des mises reversées aux joueurs.

La CJCE pointe toutefois « la possibilité qu’un opérateur qui parraine certaines des compétitions sportives sur lesquelles il prend des paris ainsi que certaines des équipes participant à ces compétitions se retrouve dans une situation qui lui permette d’influencer directement ou indirectement le résultat de celles-ci et ainsi d’augmenter ses profits ».

24 mai 2009

Reconsidérer la richesse face à la démesure

Publié par alias dans Economie & clusters

Patrick Viveret rejoindra le PSU après 1968 puis le Parti socialiste et s’inscrit dans la tradition d’un socialisme démocratique et autogestionnaire. Il est co-fondateur des rencontres internationales  » Dialogues en Humanité » et animateur de l’association « L’observatoire de la décision publique ». Chargé par Michel Rocard d’une mission sur l’évaluation des politiques publiques en France, il est nommé conseiller référendaire à la Cour des comptes en 1990. Il sera ensuite chargé par Guy Hascoët d’une mission visant à redéfinir les indicateurs de richesse. Cette mission aboutira au rapport « Reconsidérer la Richesse » en 2002. Remanié, il vient d’être réédité en 2008.

L’auteur ouvrira ses propos en saluant la création d’une commission internationale sur les nouveaux indicateurs de richesse, à laquelle ont accepté de participer Joseph Stiglitz et Amartya Sen. Selon Dominique Meda, ces nouveaux indicateurs ne feront que mettre davantage en évidence les effets de creusement des inégalités sociales de la politique économique conduite par le Président  de la République. Patrick Viveret dénonce dans son introduction la logique de démesure (l’ubris) qui est à l’origine de la crise écologique, sociale et financière.

« Cette démesure s’est trouvée accentuée par une représentation et un mode de calcul de la richesse qui, en sous-évaluant gravement les biens écologiques et sociaux non marchands, a lancé le monde dans la course folle, d’abord du productivisme industriel, ensuite d’une financiarisation largement excessive par rapport à l’économie réelle ». Ce que Pierre-Noël Giraud nommera le « commerce des promesses ».

S’annonce alors le spectre d’une crise financière globale. Patrick Viveret propose la mise en place de la taxe Tobin, sachant qu’il faut aussi pouvoir sortir d’une approche purement monétaire. Karl Polanyi dans « La Grande transformation » a bien montré que l’échange monétaire n’était que l’une des formes possibles du rapport entre les êtres humains. La religion (traiter l’angoisse devant la mort), la politique (canaliser la violence) et l’économique (transformer des vices privés en vertus publiques) sont les trois grandes ruses inventées par l’humanité pour traiter du principal problème, le désamour. Or chacune de ces ruses a ses revers.

Au lendemain de l’après-guerre, Keynes s’était positionné en fervent défenseur d’une monnaie mondiale. Cette option était également défendue par Pierre Mendès France. L’ancien directeur de la banque de Belgique proposera une monnaie complémentaire mondiale, nommée « Terra », dont la caractéristique est de s’appuyer sur un panier de ressources en matière première afin d’éviter le décollage par rapport à l’économie réelle. Cette « monnaie franche » perdrait de la valeur au fil du temps si elle n’est pas utilisée, suivant l’idée émise par Silvio Gesell, et limiterait ainsi l’emballement spéculatif à court terme. Tout flux transitant par un paradis fiscal serait immédiatement converti en cette monnaie. Les revenus dépassant un « revenu maximal acceptable » indexé sur les minima sociaux seraient également convertis.

L’auteur rappelle que la dette publique des Etats vient du transfert du droit de création monétaire par le biais du crédit aux banques commerciales et l’obligation faite aux acteurs publics de payer des intérêts considérables, ce qui n’était pas le cas lorsque les Etats étaient responsables de la création monétaire. La France serait à ce jour en équilibre ou avec une dette de 200 milliards d’euros selon les scénarios étudiés, mais très loin des 1100 milliards d’euros de dette publique actuelle (cf. Holbecq A.-J, Une affaire rentable, 2007).

Patrick Viveret souhaite nous mettre en garde en nous rappelant l’histoire du roi Midas, lequel avait fait le voeu de voir tout changer en or. Exaucé, il fut condamné à mourir de faim et de soif puisque toute nourriture et boisson s’étaient changées en minéral. La monnaie remplit certes une fonction d’étalon et de moyen d’échange, mais aussi une fonction de réserve de valeur, quant à elle beaucoup plus critiquable. Le prêt à intérêt fut longtemps considéré comme le premier des péchés mortels, celui qui condamnait l’usurier à la damnation éternelle sans espoir de rémission. Jacques Le Goff montra qu’il a fallu attendre l’invention du purgatoire et aborder la question du financement de l’Eglise sous de meilleures auspices (les indulgences), pour éclaircir l’avenir dans l’au-delà et amorcer la Réforme.

Selon l’auteur, le droit d’émettre de la monnaie, c’est-à-dire les droits de tirage sur la richesse collective, devrait appartenir à la collectivité et à ses représentants. L’échange (payer, pacare) a pour fonction de pacifier les relations entre les individus. Ainsi Montesquieu a-t-il développé la théorie du « doux commerce » (commerce équitable), comme alternative à la guerre. Or la monnaie, lorsqu’elle est non régulée, peut aussi être vecteur de violence dans les rapports sociaux (Aglietta M, Orlean A, La violence de la monnaie). 3 milliards d’être humains n’ont pas accès au système bancaire. Afin de retrouver des fonctions pacificatrices, des monnaies de proximité ciblées peuvent être inventées (ex.: le SOL).

Dans la partie  intitulée « des thermomètres qui rendent malades ! », Patrick Viveret remet en cause le concept de croissance du PIB, dans la mesure  où celui-ci se moque de la nature des activités qu’il additionne pourvu que celui-ci génère des flux monétaires (e.: paradoxe de l’Erika). Il remet en cause notre représentation de la richesse, laquelle peut comptabiliser comme positive des actes de destruction. Ses détracteurs feront référence à Schumpeter, selon lequel l’économie se fonde certes sur une forme de destruction, mais celle-ci serait « créatrice » du fait des progrès technique. Patrick Viveret rétorquera que cela n’est pas toujours le cas, qu’il existe en effet des destructions créatrices mais aussi des destructions mortifères (victimes, biens naturels…). Cette partie remettant en cause le PIB est à présent assez connue du grand public me semble-t-il. Son propos devient plus intéressant lorsqu’il évoque les conditions d’autonomisation du champ économique à l’égard du religieux, de l’éthique et du politique. Si avant le siècle des lumières, l’économie occupait un second plan, le XVIIe siècle bouscula les rapports de force par le biais de trois révolutions fondatrices : la révolution intellectuelle et culturelle inventa l’individu et l’autonomie de la raison ; la révolution politique récusa les sociétés d’ordre et fonda la légitimité du pouvoir non sur le droit divin mais sur la volonté générale des citoyens ; la révolution technologique et scientifique fit du Progrès et de l’Histoire le nouveau sens possible de la vie personnelle et collective. L’Europe des Lumières, en discréditant les sociétés d’ordre, mit au ban « les improductifs ». C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre le considérable renversement culturel et l’apparition des notions de « richesse », « utilité », « valeur », au XIXe siècle parmi certains penseurs tels que Malthus, Jean-Baptiste Say, Auguste et Léon Walras. Est considéré comme « utile », ce qui est en mesure de satisfaire « un désir monétairement solvable », fût-il destructeur. L’économie se détache de la morale mais aussi de tout référent extérieur. Toutefois, dans des sociétés où le poids du religieux, de l’éthique et du politique reste fort, cet amoralisme radical de l’économie moderne ne produira que des effets limités ; ce qui est très loin d’être le cas à présent. Comme le souligne André Gorz, le rapport à la mesure est devenu obsessionnel dans nos sociétés occidentales. Il dénoncera ainsi le fait que la mesure ne soit plus considérée comme un simple outil mais comme une véritable finalité. Calculer, comme le montrera Husserl, « c’est mettre hors circuit  tous les modes du penser et toutes les évidences qui ne sont pas indispensables à la méthode du calcul. ». Le récit de cette rupture calculatrice-rationalisatrice a été établi par Max Weber. Bernard Guibert, qui travailla à l’élaboration d’un PIB vert, estimera que la comptabilité nationale française s’est fortement inspirée de la comptabilité matérielle soviétique, dans l’objectif de comparer les industries entre pays. Or aujourd’hui, les vraies questions ne sont plus celles de la production matérielle, mais celles de l’environnement et des conséquences de la mutation informationnelle sur les enjeux immatériels et l’importance des services relationnels. L’objectif de Patrick Viveret consiste à vouloir rétablir le lien entre l’économie et l’éthique. Il distingue pour ce faire l’amoralisme méthodologique  de l’économie comme discipline de la connaissance (ce qui est acceptable), de l’amoralisme déontologique de l’économie comme principe d’action (ce qui est inacceptable). L’auteur s’appuiera sur les indicateurs de développement humain développés par le PNUD en 1996 (distinction de genre avec des indicateurs sexo-spécifiques, indicateurs de pauvreté distincts pour les pays développés de ceux des pays en voie de développement…).  Il est nécessaire d’articuler les dimensions sociales et environnementales, or la France semble davantage travailler sur des indicateurs environnementaux (suite Conférence de Rio, Traité d’Amsterdam, Stratégie de Lisbonne et de Göteborg, création de l’IFEN…), en délaissant les indicateurs sociaux (comptes satellites, études de l’Odas). Or, les études développées par Robert Putnam aux Etats-Unis montrent que  »le capital social » décrocherait du P.I.B depuis 30 ans. Patrick Viveret préconise de développer des « indicateurs de destruction » destinés à définir la valeur par la stimulation de la perte, et les « indicateurs de dissociation » destinés à mesurer l’écart entre les nouveaux indicateurs et les indicateurs monétaires. 

Les indicateurs sont plus nombreux mais restent sous-utilisés, notamment du fait de leur dispersion, du décalage avec les indicateurs monétaires et le manque d’ambition publique. Selon François Fourquet dans « les Comptes de la puissance », il existe un rapport étroit entre les conventions établissant le choix des indicateurs et les logiques de pouvoirs. Face au changement, des pièces resteront fixes sur l’échiquier : il s’agit du « monde des perdants » de la société de marché mais aussi de celui des forces sociales qui ont inscrit leur propre projet alternatif à l’intérieur de l’économisme et qui bornent leur stratégie à un simple changement de rapport de forces. Il y a également ceux qui ont intérêt au statu quo, « les gens de Davos », les grandes entreprises qui cherchent à construire une gouvernance indépendante des Etats, les grands médias, les professionnels  »éco-ligieux »…Les pièces mobiles sont les services publics et sociaux (Etat, acteurs de la protection sociale, collectivités locales), les associations, les acteurs de l’économie sociale et solidaire. La stratégie du changement consiste à sortir de la logique de jeux guerriers et promouvoir des jeux coopératifs. Il souhaite valoriser d’autres systèmes d’échange basé sur le temps, les connaissances…Face à la mort les valeurs fondamentales relèvent du sens (connaissance) et de l’amour (reconnaissance), beaucoup plus du pouvoir et de la richesse qui ne sont que des passions médiatrices. « Vis comme tu aimerais avoir vécu » disait Confucius. Ces enjeux nécessitent une réappropriation et une mise au débat démocratique. La méthode suivie serait celle de « l’éthique de la communication » promue par Habermas. Cela consiste à réduire l’opacité, construire les désaccords et traiter les désaccords. Ce n’est pas le conflit qui est nuisible pour la collectivité, mais la violence ; ce n’est pas le désaccord qui est dangereux dans un échange, c’est le malentendu et le procès d’attention.  

Viveret. P., Reconsidérer la richesse, L’aube, 2008.

21 avril 2009

Profits/Salaires : quelle fiscalité ?

Publié par alias dans Economie & clusters

Dans un précédent article intitulé « Profits/Salaires : quel partage de la valeur ajoutée ? » , je précisais que le taux de marge des entreprises en France, c’est-à-dire la part de la rémunération du capital dans la valeur ajoutée, avait fortement baissé de 1970 à 1982 (45 à 37%). A partir du milieu des années 1980, la mise en place de politiques de désinflation pesa en faveur d’une « modération » salariale. Puis, de 1990 jusqu’à 2005, la période fut marquée par une stabilisation de la part du capital dans la valeur ajoutée (31%) et du partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits.

Cela semble surprenant d’autant que l’on entend souvent que les profits du capital ne cessent d’augmenter au détriment des salaires. L’impression éprouvée d’une baisse relative des salaires n’est toutefois pas qu’un mythe. Il semblerait qu’au cours des huit dernières années, près de 2 points de la valeur ajoutée aient glissé des salaires nets aux prélèvements sociaux. La CSG et la CRS sont juridiquement des impôts sur le revenu et n’apparaissent pas au titre des cotisations sociales dans la comptabilité nationale. Objectivement, cela s’est traduit, en moyenne, par une baisse de 4,2% des revenus des salaires.

Après ce rappel introductif, voilà où je souhaite à présent en venir : la fiscalité. La pression fiscale s’est progressivement déplacée ces dernières années au profit de l’impôt sur les sociétés et au dépend des salariés, notamment les moins mobiles et les moins qualifiés.

Le taux d’imposition sur les sociétés en Europe n’a cessé de baisser, notamment depuis l’arrivée des dix pays de l’Europe de l’Est dans l’Union Européenne en 2004.  La France après avoir suivi le mouvement inverse de 1996 à 2000, finit par suivre la tendance en diminuant son taux nominal d’imposition sur les revenus des sociétés, tout en le maintenant à un niveau relativement élevé (taux de 35,5% contre 25,5% en moyenne dans l’UE et 21% pour les seuls nouveaux Etats membres). Par contre, si l’on intègre les impositions locales et contributions additionnelles, la conclusion change puisque la France se situe alors en 5e position et non plus en 1ère (taux de 33,8% en France, contre 26,3% en Europe et 20,6% pour les seuls nouveaux Etats membres).

Ainsi le taux le plus élevé est appliqué en Allemagne (38,8%), l’Italie, l’Espagne, la Belgique puis la France, viennent ensuite les pays nordiques puis les pays de l’Est. La moyenne européenne à 25% est toutefois relativement faible eu égard aux taux d’imposition de l’IS dans les pays de l’OCDE (28%), en Amérique latine (28%) ou en zone Asie pacifique (30%). Ainsi en Europe, le taux d’imposition sur le capital aurait diminué de 7% en 20 ans, et celui sur le travail aurait augmenté de 8% sur la même période (source?). La pression fiscale s’exerçerait au détriment du facteur travail (chiffres?).

La fiscalité des entreprises est-elle un facteur déterminant dans leur choix d’implantation ? Existe-t-il des études démontrant chiffres à l’appui que ce critère est prépondérant et qu’il représente tant de part perdue sur l’IS pour le pays d’origine ?

Il est coutume d’entendre que les entreprises prendront en compte à la fois le potentiel client, la proximité des fournisseurs, les contraintes posées par le droit du travail ou les règles du dialogue social, la qualité de la main d’oeuvre, le niveau des infrastructures, mais aussi le coûts des charges sociales et de la fiscalité. Or le niveau  des infrastructures ne peut s’obtenir sans un niveau de fiscalité suffisant. 

Toutefois, le problème réside dans l’existence de passagers clandestins, lesquels profitent d’un système sans pour autant y contribuer en pratiquant fraudes et évasions fiscales. Il est aussi communément admis que la concurrence fiscale entre pays européens contribue à un état économique sous-optimum se traduisant par un sous-investissement dans les infrastructures et cohésion sociale pourtant nécessaires aux pays. Ces derniers redoutant un fort dumping fiscal notamment vers les pays de l’Est (chiffres?) auront tendance à davantage augmenter leurs prélèvements sur les bases les moins mobiles, comme les ménages et les salariés. Comment lutter contre la pratique des entreprises « passagers clandestins », qui placent leur compte dans des banques off-shore ou qui délocalisent leur appareil de production à outrance ? Quelle manne financière cela présente-t-il (chiffres) ?

Il est sans doute  temps d’opter en faveur d’une harmonisation de la fiscalité européenne. Ces différentes fiscalités en Europe conduisent à un faible niveau de biens publics défavorable à la croissance (théorie de la croissance endogène) ; nuisent à la prise en compte des externalités (emploi, santé, environnement) ; constituent une perte d’autonomie pour les Etats, lesquels mettent alors l’accent sur la fiscalité du travail au détriment de l’emploi ; engendrent une plus forte inégalités et de moindres politiques redistributives en raison de l’érosion des rentrées fiscales ;  favorisent les grands groupes au détriment des PME.

La commission européenne avait formulé des recommandations en matière d’harmonisation fiscale en 1997, lesquelles furent adoptées par le Conseil en juin 2003. Un code de bonne conduite Primarolo visant à éliminer la concurrence dommageable en matière de fiscalité des entreprises a été élaboré. Et la commission travailla sur une projet d’assiette commune consolidée pour l’imposition des sociétés : l’ACCIS.

Les grandes orientations de politiques économiques (GOPE) permettent a priori d’encadrer les pratiques fiscales des Etats membres mais elles n’ont aucune valeur contraignante. In fine, les décisions ne pouvant se prendre qu’à l’unanimité (même si le traité de Lisbonne venait à être adopté - lequel ne prévoit la majorité qualifiée qu’en matière de fraude et d’évasion fiscale), la logique qui prévalut visa plutôt à s’assurer que la concurrence ne soit pas faussée, laissant le projet d’assiette fiscale consolidée de côté. Cela n’est certainement pas suffisant.

L’OCDE retiendra deux grands axes pour les futures réformes fiscales en France et au sein de la zone euro : le rééquibrage de la fiscalité qui serait allégée pour le travail et qui s’appuierait sur la consommation ou le patrimoine immobilier ; ainsi que l’élargissement des bases d’imposition par élimination des exonérations et des régimes spéciaux.

Afin d’encourager le financement des entreprises par fonds propres, l’OCDE proposer d’éliminer complètement la double imposition des dividendes (à cet égard, la proposition de Jean Peyrelevade me semblait plus aboutie) et de réexaminer les impôts qui frappent localement les facteurs de production (cf. réforme sur le TP), tout en intégrant une fiscalité de l’environnement (cf. introduction de l’éco-taxe).

Par ailleurs, en septembre 2005, Christian Saint Etienne participa à l’élaboration d’un rapport « croissance équitable et concurrence fiscale » au nom du Conseil d’analyse économique. – Pour mémoire, Saint Etienne fut candidat du modem aux législatives 2007 dans la 2e circonscription parisienne, avant de devenir Adjoint au Maire de Tibéri (ump) en 2008, quelques semaines avant le renvoi de ce dernier en correctionnel pour fraude éléctorale. – Donc, Christian Saint Etienne propose de réduire la charge fiscale pesant sur les facteurs de production les plus dynamiques, comprenez les plus mobiles, d’autant que l’IS serait peu efficient d’après lui. Il suggère à recettes constantes la première année de baisser le taux d’impôt sur les sociétés à 18% (au lieu de 35,5%), de limiter la fiscalité sur l’épargne à 18% et d’opter pour un taux d’imposition sur les revenus à 36%. L’impôt sur la fortune serait remplacé par un impôt sur les revenus de la fortune.

29 mars 2009

Plan de relance et sommet social

Publié par alias dans Economie & clusters

Le 4 décembre 2008 lors de son discours de Douai, le Président de la République s’était engagé à injecter 26 milliards d’euros dans l’économie française, auxquels s’ajouteront les 2,6 milliards du sommet social du 18 février 2009.

Le Plan de relance de 26 milliards se décline comme suit : des investissements publics (10 milliards d’euros), des mesures de trésorerie pour les entreprises et les collectivités locales (11 milliards d’euros) et des mesures en faveur de la consommation (4 milliards d’euros).  Correctement évalué, ce plan est d’ailleurs plus proche des 15 milliards d’euros en impulsion budgétaire, soit 0,7% du PIB.

Ce paquet de 28,6 milliards d’euros, soit 1,4% du PIB, est jugé insuffisant par les progressistes, lesquels estiment qu’il aurait fallu dégager 40 milliards d’euros, soit 2% du PIB, suivant les préconisations du FMI.

Il est certain que le gouvernement redoute un dérapage non contrôlé des finances publiques. La dette s’est accrue passant de 65% avant la crise à 74% du PIB actuellement et pourrait tendre vers 83% du PIB fin 2012. Elle se situe en haut de la moyenne européenne, mais sans excès. Il reste encore des marges de manœuvre et une fois la crise dépassée, un exercice de rigueur budgétaire de grande ampleur devrait pouvoir être mené. Il importe surtout à l’heure actuelle de réussir à coordonner les plans de relance (politiques macroéconomiques) au niveau européen, si ce n’est mondial.

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28 mars 2009

La mondialisation accroît le risque de conflits locaux

Publié par alias dans Economie & clusters

Les auteurs Martin-Mayer-Thoenig de cet ouvrage intitulé « la mondialisation est-elle un facteur de paix? » analysent les interactions possibles entre commerce et guerre. Le postulat de Montesquieu, repris par les libéraux, voudrait que « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes. » Les gains économiques auraient donc un rôle dissuasif sur l’entrée en guerre des pays. De plus, le commerce en augmentant les interactions entre les agents économiques augmentent le flux d’informations et diminue les asymétries d’informations entre pays, ce qui a pour résultat de faciliter les négociations entre pays. A l’opposé, le courant marxiste soutiendra que l’asymétrie des relations commerciales entre pays crée des inégalités.  Dès lors, les conflits d’origine commerciale sont susceptibles de dégénérer en conflits armés.

Les études empiriques menées de 1949 à 2001 par les chercheurs du CEPREMAP les amèneront à conclure sur le fait que le commerce bilatéral a eu un rôle pacificateur sur les relations bilatérales, même si l’asymétrie est plus forte lorsqu’il s’agit de commerce de matières premières que de produits manufacturés. La probabilité de guerre est d’autant plus forte que l’information est incomplète. Toutefois, la mondialisation aura des effets contradictoires sur la paix. En affaiblissant les dépendances économiques locales entre pays proches, elle pourrait rendre les conflits militaires plus localisés. Lorsque les relations commerciales multilatérales sont renforcées, le coût d’opportunité d’un conflit militaire bilatéral diminue et l’incitation à faire des concessions avec son pays voisin afin d’éviter l’escalade militaire s’en trouve amoindrie. Les conflits n’opposeront donc plus des blocs, ne seront plus généralisés, mais deviendront de plus en plus locaux et régionaux. Statistiques à l’appui.

Les auteurs évoqueront ensuite les variables de la guerre, en l’occurrence celles des disputes interétatiques militarisées (DIM) entre deux pays. Les facteurs susceptibles d’encourager le déclenchement d’un conflit militaire entre pays sont, sans hiérarchisation :  une frontière commune, la surface des pays, un lien colonial passé entre les deux pays, un des pays exporte du pétrole, la moyenne des dépenses  militaires, le commerce multilatéral, les sanctions commerciales bilatérales, être membre permanent du conseil de sécurité. Les facteurs susceptibles de dissuader le déclenchement un conflit militaire entre pays sont, sans hiérarchisation : le nombre d’années de paix, la démocratie, la distance, la différence des dépenses militaires, un accord d’intégration régionale, le commerce bilatéral, la corrélation des votes à l’ONU, être membre du GATT ou de l’OMC.

Or si les systèmes de préférences généralisées (SPG), consistant à donner à des pays en voie de développement des accès privilégiés aux marchés aux pays riches, ont eu un effet positif sur la croissance d’un grand nombre de pays pauvres, il conviendrait en parallèle de faciliter l’intégration régionale des pays en voie de développement. Les auteurs insistent essentiellement sur la nécessité de contrebalancer les effets du libéralisme-multilatéralisme commercial (accord GATT/OMC) par la multiplication d’accords régionaux. Des sanctions commerciales multilatérales pourraient être prises par l’ONU contre les pays bénéficiant du multilatéralisme entrant en conflit bilatéral avec leurs voisins.

Martin P., Mayer T., Thoenig M., La mondialisation est-elle un facteur de paix ?, éditions rue d’Ulm, déc. 2008.

27 mars 2009

Les chercheurs de la connaissance

Publié par alias dans Economie & clusters

Nietzsche : Nous, chercheurs de la connaissance, nous sommes pour nous-mêmes des inconnus,- pour la bonne raison que nous ne nous sommes jamais cherchés… Quelle chance avions-nous de nous trouver quelque jour ? On dit à juste titre : « Où est ton trésor, là aussi est ton cœur » ; notre trésor est là où sont les ruches de notre savoir. Abeilles – nées, toujours en quête, collecteurs de miel de l’esprit, une seule chose nous tient vraiment à cœur – « faire provision ». Pour le reste, quant à la vie, aux prétendues « expériences vécues », lequel d’entre nous les prend vraiment au sérieux ? lequel en a le temps ? Dans cette affaire, je le crains, nous n’avons jamais été « à notre affaire » : le cœur n’y était pas – ni même l’oreille ! Bien plus, comme un homme divinement distrait, absorbé en lui-même, aux oreilles duquel viennent de retentir à grand bruit les douze coups de midi, et qui, brusquement éveillé, se demande « qu’est-ce donc qui vient au juste de sonner ? » – ainsi arrive-t-il que nous nous frottions les oreilles après coup en nous demandant tout étonnés « qu’est-ce donc que nous avons au juste vécu ? » ou même « qui sommes-nous au juste » et nous essayons alors – après coup, comme je viens de le dire – de faire le compte des douze cloches vibrants, de notre expérience, de notre vie, de notre être –hélas ! sans trouver de résultat juste… Nous restons nécessairement étrangers à nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas, nous ne pouvons faire autrement que de nous prendre pour autre chose que ce que nous sommes, pour nous vaut de toute éternité la formule : « Chacun est à soi-même le plus lointain ». 

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