Le temps, la ville et l’urbaniste

18 janvier 2011

La vie est belle de Frank Capra

Publié par alias dans Economie & clusters

Frank Capra éprouvera des difficultés à trouver un producteur hollywoodien, si bien qu’il finira par créer sa propre société de production, “la liberty films”. Ce conte de noël “It’s a wonderful life” s’inspirera d’une nouvelle de Philip Van Doren Stern “The greatest Gift“. Le personnage principal, Georges Bailey, rêve de prestiges et d’évasion mais sera très vite  confronté au choix de poursuivre ou non “l’entreprise sociale et idéaliste” de son père.

Sous couvert de bonté d’âme et de générosité, le film porte tout de même les valeurs de “l’american way of life” : la tradition et la valeur de la foi omniprésente, un famille nombreuse bien pensante dont la femme épaule son époux dans les tracas du quotidien, le mythe de l’accession à la propriété comme preuve d’indépendance matérielle et de sécurité, ainsi que les honneurs patriotiques réservés aux valeureux officiers…

Georges Bailey rêvait d’être architecte et explorateur mais il consacrera sa vie à venir en aide aux plus déshérités via son entreprise de prêts et de construction. Bien qu’éprouvant de grandes difficultés financières, sa vertu le poussera à refuser les avances des spéculateurs libéraux sans scrupule, tel que Potter, lequel finit par acquérir un monopole sur les grandes entreprises mais aussi sur la banque.

Et lors de la crise de 29, Bailey renoncera à son épargne personnelle, initialement prévue pour son voyage de noce, afin de sauver son affaire et les petites gens, paniqués à l’idée que la banque ne fasse faillite. Or les remboursements de prêts des uns afin d’acquérir un toit couvrent la construction des logements des autres. Sa force de conviction et sa générosité sauveront des quantités de vie humaine, pour autant, il n’est pas heureux car il ne se sent pas libre, prisonnier d’un destin qu’il n’a pas choisi, jusqu’à ce qu’un ange de seconde classe en attente de ses ailes lui montre les bienfaits qu’il a apportés.

17 janvier 2011

Le tremplin et la passoire

Publié par alias dans Economie & clusters

Dans un précédent rapport remis à Jacques Chirac intitulé « Pour un écosystème de la croissance », puis dans un ouvrage intitulé «La croissance ou le chaos», Christian Blanc analyse la situation de la France sous un prisme essentiellement économique.

Il nous fera part, à l’issue de son tour d’Europe, de son rapport d’étonnement en faveur des clusters, des grappes d’acteurs locaux, une réponse au chômage. Son projet vise à réformer l’université afin de la rapprocher des entreprises et limiter ainsi en partie leurs délocalisations.

Christian Blanc ne confond-il pas parfois « coopération et concurrence » lorsqu’il dit que « de la concurrence naît l’émulation » semant ainsi un peu plus la pagaille dans nos esprits ? « Décentralisation et déconcentration » lorsqu’il se lance dans une Opération d’Intérêt Général sur le plateau de Saclay, lui qui pourtant promeut la décentralisation ? 

Depuis, la loi sur l’autonomie des universités fut adoptée le 17 août 2007…sans que les moyens soient réellement au rendez-vous au grand dam des Présidents d’Université. Quelques questions subsidiaires demeurent : Les frais de scolarité universitaires resteront-ils les mêmes ou seront-ils compensés par une augmentation du nombre de boursiers éligibles ? Y aura-t-il à terme une sélection à l’entrée du premier cycle ?  En quoi consiste la réforme des universités lancée par Valérie Pécresse et sera-t-elle menée à son terme ?

Ce débat prend vite une allure passionnelle si bien qu’il est préférable de s’appuyer sur des chiffres. C’est un fait que la France surinvestit dans son enseignement secondaire et sous investit dans son enseignement supérieur. Les budgets actuellement alloués aux universités demeurent insuffisants, en moyenne de 7800 euros/étudiant/an, contre 10000 euros/lycéens/an et 12000 à l’échelle européenne…

La France dépense annuellement par élève du secondaire 28% de plus que la moyenne de l’OCDE ; en revanche, elle investit moins par élève du tertiaire que la moyenne de l’OCDE. Elle n’investit que 1,1% de son PIB dans l’enseignement supérieur, contre 2,3% aux Etats-Unis. Or depuis 1975, la dépense a doublé pour chaque élève du secondaire mais ne s’est accrue que de 25% pour le tertiaire, accroissant les différences.

Ainsi, l’Etat consacre près du quart de son budget à l’Education Nationale, son premier poste de dépenses. Les résultats scolaires ne sont malgré cet effort pas au rendez-vous : 20% d’une classe d’âge quitte chaque année le collège sans diplôme ni qualification. Or, il est difficile d’augmenter sans cesse ce budget sans alourdir la charge de l’intérêt de la dette, second poste de dépenses selon le rapport Pébereau.

Concernant l’université, si la massification de l’enseignement supérieur est bien intervenue dans les vingt dernières années, seule 60 % d’une classe d’âge accède aux enseignements qui suivent le baccalauréat. Parmi eux, seuls 37% atteignent le niveau licence (contre 62% de diplômés aux USA)… La loi Fillon sur l’école proposait initialement que 50% d’une classe d’âge puisse être diplômée de l’enseignement supérieur d’ici 2010 mais elle fut retoquée.

Le Premier Ministre estime que « les ratés de l’intégration, les taux de chômage anormalement élevé des jeunes, l’essoufflement de notre capacité d’innovation sont directement liés aux disfonctionnement de l’école et de l’université ». Il appuiera par ailleurs ses propositions sur le rapport Schwartz « pour sauver l’université » de 1983.

Ce rapport, fortement critiqué par la gauche pour son approche malthusienne, vise à introduire une sélection à l’entrée de l’université afin de « désencombrer » les premiers cycles. Le 3 décembre 2008, le gouvernement annoncera une réforme des allocations : 80 % des moyens dédiés aux universités seront fondés sur le nombre d’étudiants présents aux examens et non plus sur le nombre d’étudiants inscrits, ainsi que sur le nombre d’enseignants-chercheurs ayant effectivement publié. En cas d’échec de l’étudiant, la faculté verra donc ses subsides coupés, de là à choisir ses étudiants…

Rappelons également que le rapport Dauriac révéla que l’échec universitaire tenait en grande partie à la précarité des étudiants vivant en dessous du seuil de pauvreté. Si le gouvernement souhaite mettre en place (indirectement) une sélection à l’entrée du premier cycle universitaire afin d’éviter des années « gâchées» et des financements « perdus », il devrait aussi se préoccuper des conditions de vie des étudiants.

De par le monde, l’enseignement français est perçu et jugé à travers ses universités, estimeront nos édiles traumatisés par nos mauvais résultats dans le classement de Shanghai ; en dépit du fait que celui-ci survalorise les matières scientifiques et les publications en anglais. La cause est identifiée : Nos universités sont dévitalisées par les grandes écoles et les instituts de recherche, elles n’atteignent pas la taille critique (rapport Schwartz).

Premier constat : la concurrence des grandes écoles, celles-ci devraient être intégrées dans les PRES, ce que n’obtiendra pas François Fillon (social-libéral) contré par Jean-Pierre Raffarin (libéral). Second constat : les organismes de recherche fondamentale (CNRS) sont coupés de la recherche appliquée (INRA, CEA, CNES) ; de plus l’université est dépossédée de la recherche. La France manque d’ingénieurs tandis que 3000 et 4000 chercheurs formés en France exercent leur talent aux Etats-Unis.

En se rapprochant des entreprises, l’université est censée s’engager davantage dans la formation continue, transférer plus facilement ses connaissances et conjuguer la fuite des cerveaux. En 1993, François Fillon fit une timide avancée en faisant voter une loi permettant aux universités d’expérimenter dans tous les domaines sous le contrôle du gouvernement, mais cette loi fut annulée par le Conseil Constitutionnel, au nom du principe de l’indépendance des professeurs d’université. Comment concilier efficacité et indépendance ? Nul ne semble avoir la réponse.

La réforme LMD, visant à l’harmonisation européenne des diplômes, pilotée par Claude Allègre, fut également combattue par plusieurs organisations syndicales, et pourtant…Réformer en profondeur l’université demande beaucoup de pugnacité, si bien que cela échoue parfois. Ainsi le « pacte pour la recherche » ne fit qu’empiler les structures sans s’attaquer à la réforme des instituts de recherche, ni à la question du statut des chercheurs, ni à la question de l’autonomie des universités.

Christian Blanc estimera qu’« Il n’est pas souhaitable de confier plus de moyens aux universités tant qu’on n’a pas clarifié la façon dont ces moyens sont gérés ». C’est là où le bas blesse : sans garantie sur les moyens, les manifestants sortent dans la rue…

La loi LRU du 17 août 2007 renforcera la mission de gestion des Présidents d’Université (patrimoine, ressources humaines) et révisera la composition des Conseils d’administration en augmentant la représentation des financeurs publics (l’Etat) tout en diminuant la participation des syndicats (rapport Schwartz). Les manifestants sont de nouveau dans la rue…

S’engage alors la transformation du CNRS en agence de moyens et la réforme des statuts afin de réunir les chercheurs et les enseignants-chercheurs dans un même corps (afin d’encourager le travail de recherche pour les plus jeunes et l’enseignement pour les plus âgés, avec un système de modularité personnalisé). Les corporations sont toujours là dénonçant une rupture d’égalité au nom de la rentabilité immédiate, un système à deux vitesses, une trop forte présidentialisation qui n’existerait nulle part en Europe.

Certains leur répondront que la vitesse des universités parisiennes est au point mort. « Les Français sont un petit peu comme les habitants de l’Inde du XIXe s se laissant mourir de faim à côté de vaches bien nourries mais sacrées » dira Christian Blanc en observant ce qui se passe ailleurs. « L’évolution de la CGT est à peu près aussi rapide que le mouvement des plaques continentales » écrira François Fillon.

Le gouvernement aurait dû réintroduire un peu plus de collégialité et de gages sur le long terme.

L’efficacité…et les moyens.

17 janvier 2011

PRES et pôles de compétitivité

Publié par alias dans Economie & clusters

L’université et la recherche ont été bousculées par le traité de Lisbonne du 13 décembre 2007, lequel a pour ambition est de faire de l’Europe, l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde.

L’union européenne des 27 qui consacre 1,84% de son PIB à la R&D s’est engagée à investir 3% de son PIB d’ici 2010. En 2003, si la France avait atteint le seuil attendu pour la recherche publique (1%), tel n’était pas le cas pour la recherche privée (1,2% au lieu de 2%).

Le public respecte donc à peu de choses près sa part, au moins en apparence – dans la pratique, entre l’investissement militaro-industriel et la croissance démesurée du soutien public direct à la recherche privée, on est plutôt à 0,6% du PIB, ce qui est déjà beaucoup moins glorieux.

Pour “inciter” les entreprises à faire plus de recherche, le gouvernement a alors mis en place des aides fiscales. Elles ont été programmées pour passer de 0,3 milliards € en 2004 à 1,7 milliards € en 2010. 

Or, il semblerait, d’une part, que leur effet “d’entraînement” soit très faible pour les grandes firmes, et d’autre part, qu’il conviendrait de mieux les conditionner (recrutement de docteurs, formation permanente des chercheurs, participation à un programme reconnu, mieux cibler les PME).

Faut-il aller jusqu’à imposer aux entreprises fleurissantes un “crédit d’impôt négatif” en cas d’investissement R&D insuffisant ? A la marge de ce débat, ne manquons-nous pas, malgré tout, de grandes industries publiques ? Et surtout, les multiples pôles existants ne souffrent-ils pas d’un défaut de gouvernance ?

Ces pôles étatiques sont parfois critiqués pour avoir favorisés les grands groupes internationaux au détriment des multiples PME innovantes. Quant au classement par échelles, cela a peu de sens : il peut y avoir des niches, mais tous les pôles ont vocation à être mondiaux. Enfin, la gouvernance institutionnelle entre le CIACT, les Conseils Régionaux et Intercommunalités reste pour le moins complexe.

D’après Christian Blanc dans son ouvrage « la croissance ou le chaos », les clusters sont censés être pilotés par l’échelon décentralisé, à savoir le Conseil Régional. Faut-il entendre que ces grappes d’innovation devraient être conceptualisées par le CIACT et gérées au quotidien par le Conseil Régional ? Toute la problématique réside dans les relations entretenues entre ces deux instances.

Or, le Comité Balladur propose de ne plus attribuer aux conseils régionaux la clause de compétence générale, ce qui ne manque pas de soulever de vives protestations. L’acte III de la décentralisation confiera-t-il aux Régions la conduite des politiques économiques, d’innovation, de recherche et d’enseignement supérieur ?

Si cela ne fait pas actuellement partie des compétences obligatoires des Conseils régionaux (lesquelles se restreignent à la construction de lycées, au développement économique-formation continue et aux transports régionaux), ces derniers les mettent en partie en œuvre et revendiquent ces compétences (SRDE rendu possible à titre expérimental pour une durée de 5 ans, suite à l’acte II de la décentralisation).

A l’occasion d’un débat régional organisé sur les DIM le 3 mars 2009, Jean-Paul Huchon, tout en réaffirmant la fonction régalienne de l’Etat et sa mission de péréquation, estimera que tout le reste peut bien être géré au niveau des collectivités territoriales, à condition d’en avoir les moyens juridiques et financiers (toujours préférable au simple droit à l’experimentation sans les moyens qui vont avec). 

Le Président d’Université de Paris 8, bien qu’appréciant la politique d’accompagnement menée par la Région Ile-de-France - d’autant que la Loi LRU fut une véritable « arnaque » faute de moyens en compensation et d’indicateurs pertinents – estimera que les statuts des universités et les diplômes doivent garder leur caractère national, tout en veillant à la circulation des diplômes et des personnes à l’échelle européenne.

De plus, la Présidente de Sauvons la Recherche – tout en dénonçant l’opération de « saucissonnage et d’enfumage » du Ministère de Valérie Pécresse – ne manquera pas de questionner le devenir des organismes de recherche nationaux et l’indépendance de la recherche vis-à-vis du futur pouvoir régional, au cas où la compétence R&D lui serait allouée.

La Présidente d’université de Paris 12 précisera enfin que cette politique est portée en Rhône-Alpes, par le Grand Lyon et non par le Conseil Régional.

A l’issue de cette journée, il est un fait que les scientifiques et les citoyens aimeraient bien avoir, eux aussi, leur mot à dire sur l’élaboration des fameux pôles de compétitivité.

17 janvier 2011

Pôles de compétitivité : une gouvernance opaque

Publié par alias dans Economie & clusters

En 1983, lorsque furent lancés les contrats de plan, François Mitterrand, Pierre Mauroy et Michel Rocard visaient à une responsabilité partagée de l’organisation territoriale basée sur une légitimité démocratique. Aujourd’hui, à travers les contrats de projets, la logique de programmation d’infrastructures, insuffisamment budgétées, prévaut.

L’origine de la création de ces pôles remonte à la politique régionale européenne 2007-2013 qui fut définie le 5 mai 2006. Cette politique consiste à orienter 75% des crédits de l’objectif 2 « compétitivité régionale et emploi » vers la stratégie de Lisbonne (innovation, recherche, emploi, esprit d’entreprise).

Les contrats innervés par la DIACT/DATAR ne reposent sur aucune base institutionnelle démocratique. Cette logique de compétitivité territoriale, invoquée pourtant au nom du principe de solidarité, remettent en cause l’échelon institutionnel territorial et favorisent les espaces de pôles, une forme européenne du processus de globalisation.

Les procédures de gestion de ces pôles, fondées sur des critères dits de compétences ou de qualification, sont peu démocratiques pour ne pas dire opaques. Ils participent à la dépolitisation des décisions, lesquelles incombent à un nouveau pouvoir oligarchique, élitiste et affinitaire.

Malheureusement, cette stratégie prévoit la suppression des zonages avec pour conséquence, la fin du fléchage vers des territoires en difficulté au profit des territoires les plus compétitifs et les mieux dotés en cadres supérieurs.  Les crédits ont été confiés aux Préfets de Région, non aux échelons décentralisés, même si la loi du 13 août 2004 relative aux libertés et responsabilités locales leur donnait la possibilité de gérer les fonds structurels européens s’ils en faisaient la demande à titre expérimental. Une bonne gouvernance consisterait à associer l’ensemble des Conseils régionaux aux prises de décision, afin de réorienter ces financements vers les territoires les plus fragilisés (arc nord-est de la France, zone démilitarisée…).

Ces pôles remettent en cause le principe d’égalité des territoires en favorisant des dynamiques différentes, soulignera Michel Vauzelle. Si l’égalitarisme absolu ne me semble pas souhaitable, ces pôles compétitifs, spécialisant des territoires à outrance en développant des secteurs d’excellence, excluant toutefois les PME au profit des grands groupes (cf La Gazette des Communes du 12 octobre 2007). Les petites entreprises n’ont en effet pas la trésorerie suffisante pour pallier aux longueurs des délais d’obtention des financements. Ce dispositif mériterait d’évoluer.

D’autre part, cette approche n’explique pas la relation de solidarité entre « l’infra pôle » et « l’extra pôle ». A cela certains diront que le « théorème de la frontière » est insoluble et que la Région restera garante de la cohésion territoriale en redistribuant une taxe professionnelle unifiée ; encore faut-il que cette taxe ne soit pas supprimée ou alors qu’elle puisse être convenablement remplacée…

La décision d’alléger la fiscalité pesant sur les entreprises pour relancer l’investissement ou l’emploi nécessiterait en retour un contrôle accru de l’allocation des aides dévolues par l’Etat, et ceci, sans empêcher la Région d’investir dans ses propres infrastructures ou équipements, voire en lui accordant plus particulièrement le rôle de tête de file en matière économique et de formation professionnelle.

31 décembre 2010

Le citoyen-consommateur des néotravaillistes : un modèle transposable ?

Publié par alias dans Economie & clusters

tb.gif

« Tony Blair 1997-2007, le bilan des réformes », de Patrick Le Galès, Directeur de recherche au CNRS et fin connaisseur du système anglo-saxon, est un ouvrage d’une grande qualité, assez éloigné du parti pris de Stuart Hall, auteur du « Populisme autoritaire». En France, le courant réformateur du New Labour transparaît au sein de la DGME en charge de la mise en œuvre de la RGPP (laquelle s’adresse aux consommateurs et non aux usagers ou citoyens alors que la France a un passé révolutionnaire, tout en appliquant le micro management). On retrouve aussi la progression de ce courant de pensée centralisateur et rationaliste dans certains partis et fondations/clubs de gauche. A chacun d’en extraire le meilleur et d’en éviter les pièges…

La personnalisation de la politique de Tony Blair a marginalisé les autres acteurs (hormis Gordon Brown, lequel fait figure de contre-pouvoir). Il a réduit le rôle des réunions du Conseil des Ministres et érodé le principe de collégialité du gouvernement au profit d’interactions régulières et nombreuses en face à face dans son bureau avec différents ministres (governement by sofa). Fortement disciplinés, les partis ont perdu leur rôle central dans la démocratie britannique tandis que le Parlement a été contourné au profit d’une communication directe dans les médias (rendez-vous mensuel avec la presse).

La voie de Blair serait issue de nouveaux travaux sur la gouvernance au-delà des hiérarchies et de l’administration traditionnelle. Il privilégie le rôle des réseaux, des partenariats, des coopérations, de nouveaux instruments d’action publique ainsi que la doctrine du communautarisme. Il utilise toutes les ressources du leadership : promotion au sein du gouvernement, du parti, des comités parlementaires, sanctions, promesses, menaces, calomnie et fuites dans la presse ou négociations sur tels ou tels points. Il prend des risques, s’engage, bouscule les résistances et communique sans cesse avec le public. Cet activisme (changement ministériel incessant) s’est parfois fait aux dépens de réformes plus structurelles.

L’élite néotravailliste a forgé ses instruments d’exercice du pouvoir loin des mouvements sociaux et relais habituels du parti (cadres et élus) ou de groupes d’experts de l’administration. La principale préoccupation des think tanks (IPPR, Demos) animés par des intellectuels sympathisants est de moderniser et rationaliser l’Etat, la politique, le pouvoir. Ils partagent une défiance à l’égard des syndicats, des autorités locales et de leur mode de gouvernance paternaliste et redistributrice, des régionalismes et des mouvements sociaux. Principalement financés par des fondations, une partie de leurs fonds provient cependant à présent de grandes multinationales et les assujettissent à de nombreux groupes de pression.

Les nouvelles recrues ne sont guère encouragées à entrer en contact avec les sections locales existantes. L’instauration de relations directes entre les adhérents et les dirigeants, c’est-à-dire le contournement des élites intermédiaires classiques, était présentée comme le gage d’une authentique consultation. Pourtant l’individualisation des rapports était surtout conçue comme un moyen de créer une base qui soit à la fois « massive » et « passive », c’est-à-dire soutenant les initiatives du leadership lorsque sollicités. Il ne faut donc guère s’étonner des taux de participants décevants. En 2007, le parti a été vidé de ses capacités d’intermédiation avec la société et a perdu en 10 ans la moitié de ses adhérents, mais il est devenu une redoutable machine à gagner les élections.

Mais les conséquences sur les modes d’engagement ainsi que sur leurs motivations ont été plus importantes que prévues. Traités comme des consommateurs (militantisme du chéquier), les adhérents se montrent de moins en moins loyaux ou dévoués à une organisation dans laquelle ils ne se reconnaissent plus vraiment. Le parti pourtant n’a ni les moyens d’offrir suffisamment de rétributions matérielles à ses militants ni les ressources pour substituer totalement au travail des volontaires celui d’employés. Cela le poussa a abonné le suffixe « néo » trop impopulaire.

Les gouvernements Blair ont réussi à moderniser le parti et le pays en poursuivant les buts classiques des travaillistes : croissance économique, soutien de l’emploi, redistribution, investissements dans les services publics, réforme des mœurs et de la protection des minorités. L’auteur rejoint l’analyse de Stuart Hall lorsqu’il précise que les travaillistes ont toujours eu des rapports ambigus avec le patronat, la City de Londres, l’establishement, l’économie.

Patrick Le Galès ajoute la perspective historique : « Leur zèle réformateur s’est souvent heurté à des difficultés qui s’expliquent en partie par leur rapport à l’Etat, à la monarchie et ses institutions, à l’absence de tradition révolutionnaire.(…). La faiblesse du concept de citoyenneté dans l’environnement britannique explique sans doute pourquoi les néotravaillistes ont cherché à y associer des concepts moins disputés, comme l’individu, le consommateur et la communauté, afin de mettre en avant simultanément droits et devoirs des individus ». De plus, l’auteur estime « le changement des politiques publiques souvent incrémental, parce que tout nouveau gouvernement hérite d’une administration, d’un budget, d’institutions qui contraignent son action ».

Le New Labour est un hybride de libéralisme économique inspiré par les réformes américaines (économie de la connaissance, fusion des agences pour l’emploi), de l’héritage de la social-démocratie à l’anglaise, de politiques antilibérales (illiberal, c’est à dire qu’elles contraignent les individus) et d’ouverture et de démocratisation, le tout assaisonné d’un goût prononcé pour l’expérimentation. Entre des économies européennes à croissance plus lente, inégalités faibles et taux de chômage élevé et une économie américaine à forte croissance, forte création d’emplois et fortes inégalités, le choix est sans appel.

Les néotravaillistes ont en mémoire l’échec cuisant des réformes économiques des précédents gouvernements travaillistes (prêt négocié par le gouvernement Wilson auprès du FMI, annonce de hausse des impôts) et héritent d’un pays profondément transformé par les privatisations. Ils adoptent une stratégie de recentrage pour rendre le parti éligible et s’affichent comme des pragmatiques, des centristes radicaux soucieux de l’efficacité de l’action publique, habités par l’exigence permanente de la modernisation de la Grande-Bretagne. Le langage des affaires est accepté comme celui de la modernité et du succès.

La modernisation est un mot-valise qui implique généralement l’utilisation des nouvelles technologies, la nécessité d’une formation permanente au cours de la vie et d’une flexibilité du marché de l’emploi et des carrières individuelles, l’adoption de modes de managements venus du secteur privé, privilégiant la compétition et les incitations individuelles. Mais surtout, les gouvernements blairs ont généralisé les modèles d’analyses tirés des théories du choix rationnel et de l’économie néoclassique, introduisant les mécanismes de marché, développant incitations et sanctions pour modifier le comportement des individus, les transformer en consommateurs de services maximisant leur intérêt.

La transformation du mode de gouvernement, qui demeure très centralisé, passe par l’autonomie accordée aux unités de base de la gestion publique mais encadrée par une batterie de mesures statistiques, d’indicateurs, d’objectifs de résultats ou d’amélioration des performances. Ce faisant, le Civil Service (administration centrale) a connu une augmentation de ses effectifs d’environ 20% en dix ans de gouvernement New Labour (soit 100 000 emplois ) avant que Gordon Brown ne lance en 2006 un plan d’économie visant à supprimer ou déplacer lesdits emplois créés (une partie de devant être redéployée dans des agences ou au niveau local et régional). Le modèle classique de fonction publique centralisée est transformé par la dynamique de l’agencification, processus de transformation de bureaux de ministère en agences autonomes. Hôpitaux et écoles peuvent sortir du système existant et le rôle des élus locaux dans l’action publique est érodé au profit d’une élite non élue et des consommateurs.

Il ne s’agit pas d’un retrait de l’Etat, qui se contenterait d’être le gardien des règles du jeu, mais d’une forme de centralisation étatique qui mobilise un nouveau répertoire d’instruments (micromanagement). Ces inspections et ces indicateurs témoignent aussi de la croyance dans la supériorité de procédures précises et standardisées et de l’absence de confiance dans les individus qui poursuivent leur intérêt propre et répondent aux incitations des institutions (cf courant utilitariste de Jeremy Bentham).

***

Pourtant autant, ils se rendirent compte peu à peu que ce monde social mesuré n’est qu’une fiction. Multiplier les managers, les contrôles et les innovations ne garantit pas un service de qualité à un coût raisonnable. « Les partenariats publics-privés ne sont pas bien maîtrisés par le secteur public. Des coûts cachés considérables sont susceptibles d’apparaître dans les années qui viennent mais le débat ne peut être tranché avant longtemps. »

Enfin, le New Labour adopte une vision qui valorise les gagnants, les entrepreneurs, la sécurité des biens et des personnes ; les enjeux d’intégration dans la société, de redistribution ou de discours sur la solidarité, l’espace public, ont été laissés de côté sous le premier mandat. Contraints durant les premières années par leur promesse de gouverner dans le cadre budgétaire arrêté par les conservateurs, ce n’est qu’avec la seconde victoire écrasante de 2001 que les gouvernements néotravaillistes ont pu investir massivement dans les services publics et en accélérer les réformes en menant une politique contracyclique. Le troisième mandat fut marqué par les conséquences politiques intérieures de l’engagement contesté des troupes britanniques en Irak. Les réformes sont poursuivies, mais elles ont perdu leur aspect novateur et paraissent désormais idéologiques.

Si les néotravaillistes ont amélioré les conditions de vie et les redistributions au profit des deux déciles les plus modestes, ils n’ont pas pris en compte le marché immobilier et le patrimoine. Ils ont laissé dériver les profits faramineux des élites financières ou les cadeaux de départ donnés aux dirigeants des grandes entreprises. La comparaison avec la situation du Nord de l’Europe montre bien que la Grande-Bretagne est toujours l’un des pays les plus inégalitaires (1/3 des femmes seules avec enfants ne travaillent pas, le taux de pauvreté des enfants et des personnes âgées demeure très élevé, accroissement des déséquilibres Nord-Sud malgré la création d’agences régionales de développement et la dévolution de 1998, sous-investissement dans les infrastructures de transports). La qualité des services s’est améliorée dans la santé et l’éducation, mais une partie de la population et progressivement marginalisée.

Le Galès P, Faucher-King F, Tony Blair 1997-2007, le bilan des réformes, Les Presses Sciences po, 2007.

Pour en savoir plus :

Crowley J., Sous les épines, la rose, Paris, La Découverte, 1999.

12 décembre 2010

Raymond Barre/Daniel Cohen : politiques économiques et sortie de crises

Publié par alias dans Economie & clusters

rapportcohenfinal19octpage001.jpg

Professeur d’économie, Raymond Barre fut directeur de cabinet du Ministre à l’industrie jusqu’en 62, avant de devenir 1er ministre de Valéry Giscard d’Estaing. Après l’élection de F.Mitterrand, il devient député du Rhône puis Maire de Lyon de 1990 à 2001. Classé de centre-droit proche de l’UDF, il n’a jamais adhéré à aucun parti politique. Voici ma lecture de « Politique pour l’avenir » de Raymond Barre publiée en 1981, au regard de « Sortie de crise » du Centre d’analyse stratégique publiée en 2009 sous la direction de Daniel Cohen. Mon propos critique orienté sur l’appréhension du temps partiel est loin d’être exhaustif, d’autres propositions de R.Barre que je n’évoquerai pas méritent d’être entendus.

Le 1er Ministre sortant ouvre son propos par une citation de De Gaulle « Aux prises avec les réalités matérielles et humaines, dans un domaine où tout n’est qu’âpreté, où rien ne se trouve acquis une bonne fois, et sans retour, où, quoi que l’on obtienne, personne ne s’en contente à beaucoup près, je vérifie chaque jour que l’économie, comme la vie, est un combat au long duquel il n’y a jamais de victoire qui soit décidément gagnée. » Il estime que « ce n’est pas le marché qui est myope : ceux sont les agents économiques qui peuvent l’être. Les innovateurs, eux, n’ont jamais été myopes ». On croirait lire Schumpeter.

Sur le plan économique, il retient de l’école classique l’idée que la maîtrise des coûts de production est la condition de la stabilité des prix à long terme, de la compétitivité fondamentale d’une économie, et de la solidité de la monnaie. De Keynes, il retient l’idée que l’équilibre économique ne s’établit pas automatiquement à un niveau assurant un emploi satisfaisant des ressources et qu’une action sur la demande globale est nécessaire pour assurer un certain taux de croissance à l’économique. De l’école monétariste, il retient l’idée que la croissance monétaire doit être contenue à moyen terme.

Quelle est la situation économique en 1981 ? Déjà minée par le dérèglement du système monétaire international et la grande vague inflationniste du début des années 70, l’économie internationale a été profondément déséquilibrée à partir de l’automne 1973 par la hausse massive et brutale du prix du pétrole. Il s’ensuivit un plan de refroidissement de l’économie, lequel parvint à juguler l’inflation au prix d’une forte hausse du chômage.

Raymond Barre reproche alors au gouvernement d’avoir fait porter le poids de l’ajustement sur les entreprises et cassé l’investissement privé, au profit des revenus des ménages et de la consommation, ce qui provoqua un déficit massif du budget de l’Etat et un déficit croissant des échanges extérieurs. Il aurait notamment souhaité que l’évolution des rémunérations n’excède pas la hausse des prix, tout en assurant le maintien du pouvoir d’achat global des salariés ; une augmentation du pouvoir d’achat n’étant recommandée que pour les rémunérations les moins élevées, notamment pour le SMIC.

Sa politique visait à soutenir une offre compétitive comportant la restauration de la situation financière des entreprises, le rétablissement de la liberté des prix dans l’économie, l’aide aux investissements, notamment dans les secteurs de la technologie avancée, la restructuration des branches industrielles en difficultés, l’incitation à la recherche, à la productivité et à l’exportation dans l’agriculture, l’élimination des réglementations administratives inutiles, le refus enfin de toute mesure protectionniste.

***

Quelle est la situation économique en 2009 ? L’ampleur de la crise a entraîné une chute brutale de la production industrielle et des flux commerciaux internationaux, la défaillance de centaines d’établissements financiers, la hausse spectaculaire des déficits publics nécessaires à la relance. Selon Daniel Cohen, la croissance durable ne sera pas « naturelle » au sens de rudimentaire, mais impliquera de nombreuses innovations dans les technologies, les financements, les modes d’organisation, les rapports producteurs/consommateurs, etc.  La « diet économy » ne supprimera pas les besoins en R & D, en qualifications, en échanges internationaux, ni en esprit d’entreprise.

De fait, le paradoxe de la crise de 2009 est qu’elle semble beaucoup moins destructrice d’emplois que les précédentes, très en deçà par exemple des destructions observées en 1993. Car d’autres variables d’ajustement que l’emploi ont fait leur apparition : le temps partiel, qui joue un rôle égal à celui de l’emploi dans l’absorption du ralentissement de l’activité ; la part variable des salaires, qui a été immédiatement diminuée ; et l’intérim qui a été réduit de moitié en douze mois, après avoir doublé en vingt ans !

En bref,  la France vit depuis 1993 en état de crise permanente et le FMI note que les firmes américaines ont réduit l’emploi plus vite que la production, de sorte que la productivité par tête a crû pendant la crise. Les travaux de Thomas Philippon montrent le parallélisme entre la montée des rémunérations du secteur financier et celle des inégalités en général. Pourtant, ici encore, la finance n’est que l’ombre portée d’une évolution plus générale. Tout commence dans les années 1980.

***

Que dit Raymond Barre sur les temps partiels, de la montée en charge du précariat pour reprendre l’expression de Serge Paugam ? « On considère trop souvent que l’homme face au travail ne peut occuper que deux situations bien tranchées : l’activité professionnelle ou le chômage. Pourtant, le clivage entre ces deux situations est de moins en moins net. Des formes intermédiaires d’activité se développent : travaux saisonniers, travail à temps partiel, travail temporaire. Elles répondent aux aspirations d’un nombre croissant de nos contemporains. Ces observations permettent d’examiner les problèmes de l’emploi d’une manière plus concrète et plus constructive que les analyses simplistes et stériles qui sont faites trop souvent à leur sujet ».

Afin de lutter contre le chômage, Raymond Barre conteste plusieurs recettes miracles : La première consiste à accélérer la croissance par la relance de l’économie, la seconde à mettre les chômeurs au travail en utilisant les ressources financières consacrées à l’indemnisation du chômage, la troisième à réduire la durée du travail (35h payé 40, 5e semaine de congés payés). Plusieurs illusions seraient à éviter : la première erreur serait de sacrifier à l’emploi tout le reste, la seconde serait d’adopter des mesures irréversibles (création massive d’emplois publics, abaissement inconsidéré de l’âge à la retraite), la troisième serait de soumettre le marché du travail et l’emploi à des règles rigides alors qu’il faut libérer le travail et assouplir les formes d’emploi afin d’accroître la productivité. Ainsi, « l’aménagement des conditions d’utilisation des équipements productifs, l’adaptation des durées de travail en fonction des aspirations des travailleurs, le développement du travail à temps partiel, sont des réponses souples à apporter aux problèmes actuels de l’emploi » écrira Raymond Barre.

A cette éqoque, la révolution financière bouleverse les principes d’organisation des firmes selon Daniel Cohen.  On recourt aux sous-traitants pour les tâches réputées inessentielles. A l’utopie « managériale » des Trente Glorieuses d’une entreprise liant hiérarchiquement en son propre sein tous les leviers de la production, de l’ingénieur au personnel d’encadrement à l’ouvrier à la chaîne, se substitue une utopie « actionnariale » nouvelle, celle de « firmes sans usines et sans travailleurs ». L’équilibre antérieur entre marchés et organisations est rompu.   Un exemple au coeur de cette flexibilité est celui de la durée du travail. Le « juste à temps » s’applique également aux horaires fixés aux employés. Le fractionnement de l’emploi en postes de courte durée et à forte rotation réduit le temps moyen d’occupation de l’emploi et rejaillit négativement sur le revenu des plus pauvres.

En définitive, si le SMIC français est élevé au regard du salaire médian (64 % en 2004, pourcentage le plus élevé de l’OCDE), il ne crée pas de véritable plancher de revenu annuel. La description d’une France présentée parfois comme excessivement régulée et égalitaire ne résiste donc guère à l’examen.  Les auteurs d’un ouvrage récent montrent que la rémunération horaire élevée des bas salaires  français en 2009 se paie par un effort correspondant des salariés. On bute ici sur l’une des pathologies typiquement françaises. La France sait réguler ex-ante mais ne sait pas vérifier ex-post les conséquences de ses décisions. Elle détient sans doute à la fois le record de lois du travail et le plus faible nombre d’inspecteurs du travail. On tient ici un axe essentiel pour la politique économique selon le Conseil d’analyse stratégique.

___

Cohen D., Sortie de crise, Vers l’émergence de nouveaux modèles de croissance ? Rapport du Centre d’analyse stratégique, La Documentation française, 2009.

Barre R., Une politique pour l’avenir, Plon, 1981.

11 décembre 2010

Pourquoi faut-il soutenir nos industries et la R&D ?

Publié par alias dans Economie & clusters

sarko.gif

Préambule : Terra Nova avait l’intention d’organiser un débat avec Jean Peyrelevade le 16 décembre à la Mairie du 3e, débat qui vient d’être annulé. Ceci me donne toutefois l’occasion de revenir sur les idées de l’auteur, lesquelles se rapprochent à s’y méprendre de celles de Raymond Barre, la vision prospective en moins. Le livre de Jean Peyrelevade date un peu à présent, puisqu’il a été publié avant que ne soit lancée la réforme de la taxe professionnelle. Toutefois, ses propositions fiscales demeurent intéressantes…

Selon Jean Peyrelevade, auteur de “Sarkozy : l’erreur historique”, les prélèvements sur les entreprises en France sont du même ordre de grandeur que ceux à la charge des ménages, le reste provenant de la TVA. Mais,  les entreprises françaises seraient plus imposées que les entreprises européennes (ce qui reste à préciser et à démontrer…, d’autant que la fiscalité ne serait pas le premier critère d’implantation d’une entreprise). Les industries, qui concentrent près de 90% des dépenses R&D et 80% de nos exportations seraient les plus affectées par les effets de la mondialisation. Elles ne présentent d’ailleurs plus que 20% de notre PIB, contre 29% en Allemagne.

(Lire la suite…)

12 octobre 2010

Le silence contre la croissance

Publié par alias dans Economie & clusters

Le mouvement n’avait pas pris toute son ampleur lorsque le Président du groupe des élus verts du Conseil de Paris eut l’idée saugrenue de vouloir s’emparer du flambeau des JO dans les étages de la tour Eiffel ! La sanction ne se fit pas attendre : Aussitôt l’acte délictueux entrepris, le gouvernement français annonça que la Chine prit la décision de cesser toute relation commerciale avec la France. Je ne pu m’empêcher de me demander de combien d’emplois touristiques une telle action nous coûterait-elle et à combien pouvait bien se chiffrer les vies tibétaines aux yeux du MINEFI et du MAE ? Entre une diplomatie soft ou une diplomatie hard, quelle peut bien être la meilleure voie ? 

Pour dominer le monde, l’histoire montre que cinq attributs doivent être maîtrisés en même temps : l’industrie et le commerce, la finance et la monnaie, le culturel, le militaire et le diplomatique. Or la Chine n’est que l’atelier du monde sans forte valeur ajoutée, possède un système bancaire découplé des grands groupes internationaux avec une monnaie inconvertible, dépend de l’information américaine, détient une puissance militaire certes relativement forte mais plus faible que celle des Etats-Unis, et se trouve géopolitiquement isolée bien que renforçant ses échanges régionaux. Elle est plus crainte pour les emplois qu’elle ferait perdre aux économies occidentales, pour les risques de déstabilisation financière, par son imprévisibilité dans les relations internationales et pour son nationalisme.

Les relations économiques que nous entretenons avec la Chine peuvent-elles contribuer à la rendre, petit à petit, perméable à nos valeurs démocratiques ? Le postulat de Montesquieu, repris par les libéraux, voudrait que “l’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes.” Les gains économiques auraient donc un rôle dissuasif sur l’entrée en guerre des pays. De plus, le commerce en augmentant les interactions entre les agents économiques augmente le flux d’informations et diminue les asymétries d’informations entre pays, ce qui a pour résultat de faciliter les négociations entre pays.

A l’opposé, le courant marxiste soutiendra que l’asymétrie des relations commerciales entre pays crée des inégalités.  Dès lors, les conflits d’origine commerciale sont susceptibles de dégénérer en conflits armés. Ainsi, la probabilité de guerre est d’autant plus forte que l’information est incomplète (cf article sur l’ouvrage ”La mondialisation est-elle un facteur de paix ?” du CEPREMAP).

Or si l’Amérique préfère ne pas échanger ses technologies avec la Chine de crainte de voir émerger rapidement une concurrence industrielle et commerciale, l’Union européenne a, quant à elle, une position quelque peu différente et consent à effectuer des transferts dans certains domaines afin de conjurer le sous-développement chinois.

La coopération décentralisée : un échange de savoir-faire équitable ? 

Dans son livre “Complètement débordée”, Zoé Shépard, administratrice territoriale au Conseil Régional d’Aquitaine, évoque la vacuité de sa mission laquelle consistait  à mener des relations de coopération avec un canton chinois en y installant une représentation de sa collectivité. En allant sur le site du MAE, j’y ai trouvé une carte des différentes coopérations menées entre les collectivités et la Chine, or la plupart des “fiches actions” sont vides. Je lis aussi que la Ville de Lyon a développé un partenariat avec Canton et que le Conseil Régional Rhône-Alpes a trois partenariats avec la Chine, dont celle de l’Entreprise Rhône-Alpes International (Erai). “Bras armé de la Région” créée en 1987, Erai a pour mission de simplifier l’export pour les entreprises rhônalpines, d’attirer des investisseurs étrangers et promouvoir la région Rhône-Alpes à l’international, de renforcer le positionnement de Rhône-Alpes dans les réseaux internationaux, et de favoriser l’internationalisation des clusters et pôles de compétitivité rhônalpins. Quel peut bien être son bilan en Chine ? 

Selon Erai, il y aurait 153 entreprises d’origine rhônalpine en Chine et 7 entreprises chinoises implantées en région Rhône-Alpes. La Chine serait le 3e fournisseur et le 9e client de Rhône-Alpes. Elle fournirait 8% des importations de Rhône-Alpes (2,9 Md €) et absorberait 2,7 % de ses exportations (1,1 Md €). La Chine constitue 8% des investissements directs étrangers et se range au 6e pays étranger investisseur. Quels sont les secteurs d’activités porteurs : Il semblerait que 40 entreprises aient participé à l’exposition universelle de Shangaï 2010, “permettant d’introduire des matériaux et des techniques de pointe qui font les caractéristiques et la qualité de la réalisation finale : la performance thermique, des installations visant à réduire la consommation énergétique, la production d’un air dépollué par phyto-remédiation et de l’eau potable dans tout le Pavillon”. L’Ecole Centrale de Pékin qui accueille des étudiants de Centrale de Lille, Lyon-Ecully, Marseille, Nantes et Paris depuis 2005 ; les entreprises Total, Safran, Schlumberger, EDF, Alstom, PSA, EADS l’ont bien compris et coopèrent déjà avec l’Ecole centrale de Pékin. Toutefois, il semblerait que la Région ait plutôt vocation à accueillir le savoir faire technologique des entreprises chinoises concernant le photovoltaïque [YinGli Green enerGY].

Selon Erai : ”Rhône-Alpes participe à presque trente Pôles de compétitivité et Clusters en 2009 et se positionne comme une des premières régions d’accueil des sociétés étrangères du photovoltaïque en France. Les acteurs internationaux du photovoltaïque se montrent de plus en plus sensibles au potentiel régional, face à l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne. Cette attractivité croissante résulte des investissements réalisés ces dernières années par la Région Rhône-Alpes et ses partenaires dans le secteur du photovoltaïque, associés à un travail de fond de prospection mené collectivement à l’international.”

Ecoenergies-Cluster met en réseau plus de 250 acteurs privés qui souhaitent contribuer au développement des filières de la maîtrise de l’énergie et des énergies renouvelables en Rhône-Alpes sur le secteur du bâtiment. De même que le pôle de compétitivité Tenerrdis. Quant à l’approvisionnement, la première usine de silicium entièrement dédiée au photovoltaiïque devrait voir le jour en Alpes de Haute-Provence. Le consortium Silpro  a été créé par la société française Photon Power Technologies (basée à Dardilly), le groupe d’énergie néérlandais Enercon et une start-up norvégienne Norsun.

 La coopération nationale : une assurance-vie ? 

Au niveau national, l’AFD a signé un accord-cadre en octobre 2004 avec le ministère chinois des Finances, en présence des présidents Hu Jintao et Jacques Chirac. En 2006, PROPARCO, filiale de l’AFD pour les financements au secteur privé, a ouvert une représentation à Pékin. Son action se concentre sur l’amélioration de l’efficacité énergétique de la croissance chinoise ainsi que sur la lutte contre le dérèglement climatique, avec comme critère de sélection des projets le volume de réduction des émissions de gaz à effet de serre. 

Selon leur plaquette, l’AFD contribue à la promotion de l’usage d’énergies sobres en CO2 (co-génération au gaz naturel par exemple), d’énergies renouvelables (énergies solaire, éolienne et géothermale, petites centrales hydroélectriques) ou encore à l’optimisation de la consommation d’énergie dans ses secteurs d’usage ;  l’AFD soutient des projets d’électrification ferroviaire et de réduction de la demande de transport routier, ainsi que des projets d’amélioration des transports urbains (planification urbaine, gestion du trafic, systèmes de transport urbain sobres et propres) ; elle participe à des projets d’amélioration des systèmes de construction, de chauffage urbain et de climatisation (amélioration des normes de construction, optimisation de la consommation d’énergie dans l’habitat), mais aussi à l’amélioration de la gestion des déchets urbains, notamment en développant l’utilisation des gaz issus de déchets pour produire de l’électricité.

Toutefois, cet affichage ENR ne servirait-il pas de faux-nez à deux Etats nucléocrates ?  C’est un fait que la France n’a investi que 26 M d’euros dans la recherche et développement d’ENR, comparé aux 175 M d’euros consacrés par l’Allemagne. Les écologistes reprocheront à l’Etat de surinvestir dans le nucléaire, aux dépens de la R&D dans les ENR. L’AFD n’en parle pas, tout juste pouvons nous constater que la construction d’un nouvel axe routier serait compatible avec la réduction des émissions de GES, ou encore que la construction d’une nouvelle centrale hydraulique avec la protection des biens publics mondiaux.

En fait, il faut lire la déclaration conjointe pour un partenariat global de 1997, revisitée en 2004, confirmée en 2007, pour comprendre.  Cette déclaration a pour objectif d’« approfondir le partenariat stratégique » entre nos deux pays. La décision stratégique repose “sur la conviction qu’un dialogue confiant avec la Chine est de nature à favoriser l’évolution du pays vers davantage de stabilité, de croissance et de liberté. La Chine pèse désormais sur tous les équilibres mondiaux, qu’ils soient écologiques, économiques ou financiers. Il est donc important pour la France de travailler avec la Chine sur un pied d’égalité et en véritable partenaire”. Ce “dialogue confiant” vise à réaffirmer le caractère central du partenariat stratégique franco-chinois, de tracer les perspectives de notre partenariat industriel (accord de coopération dans le domaine de l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire) et de renforcer notre coopération dans de nouveaux domaines (changement climatique, développement urbain durable, sécurité des produits…). 

Théorie des jeux : vers une sinisation du monde ?  

L’investissement de l’Agence France Développement dans l’énergie solaire chinois sera-t-il un jeu gagnant-gagnant ou un jeu à somme nulle ? Si le marché existe en France, nous n’avons pas suffisamment d’entreprises qualifiées dans ce domaine, alors que 3 entreprises chinoises sont dans le top 10 des entreprises exportatrices de modules photovoltaïques. De plus, même si la Chine a rejoint l’OMC en 2001, son marché intérieur reste encore fermé pour les systèmes productifs de troisième génération mis en place par les investisseurs étrangers. Or, l’objectif des investisseurs étrangers n’est plus tant de déplacer la fabrication pour casser les coûts et ré-exporter mais de développer un marché en Chine même. Il est plus probable que les Chinois viennent – modérément, comparé à son implication avec les pays africains non démocratiques ou avec une Amérique surendettée - investir et trouver des débouchés en France que l’inverse.

Serait-ce pour autant gênant ? Quel impact sur les emplois en France [notamment pour Clipsol, Photowatt et  implanté sur Bourgoin-Jallieu et appartenant au un groupe canadien ATS ; Tenesol, filiale d'EDF et de Total, dont le siège est implanté à la Tour de Salvigny mais ayant une usine de fabrication au Cap en Afrique du Sud, ; Imerys TC implanté à Limonest…], la structuration de la filière photovoltaïque localement (Rhône-Alpes compte 36 entreprises, soit 840 emplois dans le solaire photovoltaique et 34 entreprises, soit 350 emplois dans le solaire thermique) ? 

En ouvrant le marché à l’international, ne serait-ce pas le meilleur moyen de faire baisser les coûts de fabrication de la filière solaire (lesquels ont été  divisés par trois en 20 ans) ? Cependant, les bas prix chinois ne seraient-ils pas artificiels, faussant ainsi la concurrence ? L’empire du milieu présentera-t-il toujours le risque d’une dépendance accrue à l’énergie provoquant la hausse des cours, tout en étant à l’origine de forts dégâts environnementaux, ou la transition environnementale est-elle en cours ? Restera-t-il a minima l’usine du monde – soit une simple plateforme de production dotée d’une grande complémentarité régionale mais sans grande capacité d’innovation -, ou faut-il redouter une sinisation du monde et la montée d’un libéralisme autoritaire ? 

Cet effort d’investissement à l’étranger (220,5 M d’euros de l’AFD sur 2004-2006, sans compter celui réalisé par les collectivités territoriales), ne risque-t-il pas de contrebalancer les effets de notre plan de relance, lequel fut proportionnellement moins ambitieux que le plan de relance chinois du 9 novembre 2008 (115 Mds d’euros sur deux ans), dette oblige ?

Les raisons cachées ne seraient-elles pas plutôt de stabiliser un pays imprévisible disposant de la force de frappe nucléaire ?  L’imprévisibilité de la Chine serait la conséquence directe des deux guerres de l’opium (1840-42 et 1856-1860) et du sentiment d’humiliation que ressenti ce pays du fait du cadre commercial inégal qu’imposèrent une Angleterre et France colonialisatrices. Il s’ensuivit une phase de modernisation et d’industrialisation, d’apprentissage de la diplomatie et des technologies occidentales, soutenue par une élite chinoise internationale. Les humiliations en série que subirent les chinois alimentèrent un mythe patriotique, d’autant plus utile pour soutenir l’unité nationale depuis la chute de l’URSS.  Son rapprochement avec l’Iran, l’Angola et la Birmanie pour leurs ressources pétrolières et matières premières, et accessoirement la Corée du Nord, n’ont rien de rassurant.

Loin d’une  sinisation - même si la Chine est devenue une économie-monde au sens de Fernand Braudel -, celle-ci reste actuellement largement tributaire de ses exportations et si la pauvreté diminue, les inégalités et les incidents de masse ne cessent de s’accroître du fait de la question foncière.  En effet, depuis le milieu des années 90, la Chine s’est largement appuyée sur la demande étrangère (30% PNB) et sur l’investissement (50% PNB) notamment américaine pour asseoir sa croissance économique. Le taux d’épargne de la population chinoise est également important du fait de l’absence de protection sociale. Le chômage réel oscillerait entre 15 à 20% selon les sources. La compétitivité du pays a été obtenue en baissant les salaires, et donc au détriment de la demande intérieure. Autant de facteurs de fragilité, signes d’une mondialisation imparfaite.

Le plan 2006-2010 serait toutefois plus équilibré (relèvement des minima sociaux, dépenses pour les logements sociaux, résorption de la dette des  villages…) même si beaucoup reste à faire (politique redistributive, pacte fédéral pour financer l’école, lutte  contre la spéculation foncière, assemblées locales élues, indépendance de la justice…). A noter un signe positif, paradoxalement lié à la crise : la perte de marchés occidentaux  provoqua un repli de la Chine sur une politique de grands travaux d’infrastructure (accrue suite au séisme de Sichwan du 12 mars 2008). Et suite à la faillite annoncée de Lehman Brothers, la banque centrale chinoise eut le bon réflexe de baisser ses taux d’intérêt ainsi que le ratio de réserve obligatoire des banques. Il n’en demeure pas moins un sérieux mélange des genres entre le champ politique, économique et judiciaire. La problématique est donc plus politique que qu’économique.

26 septembre 2010

Les trois fonctions de Musgrave

Publié par alias dans Economie & clusters

On entend souvent les forces de gauche se plaindre d’un retrait de l’Etat, critiquant par là une posture gouvernementale beaucoup trop libérale. Selon A. Musgrave, la puissance publique peut être mobilisée pour assurer une croissance solide face au processus de destruction créatrice (fonction de stabilisation macroéconomique), pour pallier les défaillances du marché et ses externalités négatives (fonction d’allocation des ressources) ou pour des motifs de justice sociale suivant des critères d’équité et de capabilité (fonction de redistribution des richesses). Qu’en est-il au juste ?

Ainsi, selon les porte-paroles de la gauche, le gouvernement laisserait faire la main-invisible du marché (A Smith), laquelle ne ferait qu’appliquer la loi des débouchés (JB Say), fort loin de mener d’une politique contra-cyclique (JM Keynes) tant espérée ? Il semblerait pourtant que la théorie classique, selon laquelle « l’offre créé sa propre demande », n’ait plus autant le vent en poupe, ce ui ne signifie pas qu’il ne faille pas soutenir l’appareil capitalistique. Ainsi chacun s’accorde pour dire que la crainte d’une récession économique pourrait bien conduire les dirigeants d’entreprises à retarder leurs décisions d’investissement et d’embauche, que cette crainte soit fondée ou non. Le rôle de stabilisateur de l’Etat prendrait ainsi son sens dans le cadre d’une politique héterodoxe visant à modifier les anticipations des agents économiques : cela s’est traduit par des mesures de relance dans un cadre budgétaire, ou monétaire en baissant les taux d’intérêts directeurs.

Toutefois, l’expérience nous montre que suite aux chocs pétroliers, les nombreuses politiques de relance menées en réponse se sont révélées inefficaces et ce pour plusieurs raisons : L’imbrication croissante des économies dans un vaste espace mondialisé rend caduques les politiques de relance non coordonnées. Le supplément de demande né d’une relance budgétaire risque de se heurter aux rigidités de l’offre des entreprises nationales et se traduire par des importations, dégradant de la sorte le solde budgétaire et le solde commercial. De même, l’endettement croissant de nombreux pays occidentaux les a conduits à abandonner ce type de politique. En effet, les agents économiques informés de l’endettement provoqué par la relance vont anticiper l’augmentation ultérieure de la fiscalité, toutefois, ce point de vue (Barro-Ricardo-Friedman) suppose que les agents soient rationnels et bien informés, quand d’autres pensent que ces mesures seront prises pour servir certains intérêts particuliers (Buchanan). C’est pourquoi, l’accent sera plutôt mis sur l’abandon de politiques de relance discrétionnaires visant à surprendre les agents et de leur préférer des règles transparentes (Lucas – école du public choice) à l’instar des actions menées par la BCE. On ne peut pas dire que la stabilité des régles du jeux et ce souci de transparence (paradis fiscal) soient partagés par tous.

Après la relative reconnaissance de sa fonction régulatrice, l’Etat s’est également vu reconnaître sa fonction d’allocation des ressources face aux défaillances du marché. Son intervention vise à internaliser les externalités, à prendre en charge les biens publics et à réguler la concurrence imparfaite. Ainsi, les théoriciens de la croissance endogène considèrent que le progrès technique résulte de comportements individuels qui s’avèrent sous-optimaux en l’absence de coordination par la puissance publique. Par exemple, la puissance publique se doit de créer des dispositifs permettant de mutualiser les dépenses de recherche et développement afin de protéger l’innovation, laquelle serait profitable à de nombreuses entreprises (Romer), idem pour la formation continue (Lucas) ou le financement d’infrastructures publiques (Barro). Au delà de l’internalisation des externalités, la puissance publique a pour mission de prendre en charge les biens publics (d’utilisation non exclusive ni rivale) financés par le biais de la fiscalité afin d’éviter les « free riders ». Enfin, l’Etat est censé agir contre les monopoles et les positions dominantes anti-concurrentielles, tel est le rôle du Conseil de la concurrence, de l’ARCEP ou du CSA, ne permettant plus de vérifier l’existence d’agents « price takers », quitte à procéder à des nationalisations (estimées trop coûteuses par l’école du public choice, quand pour certains la simple menace suffit).

Le bilan gouvernemental est assez mitigé, car s’il soutient les pôles de compétitivité, cela ne profite pas encore suffisamment aux petites PME et la gouvernance interministerielle reste pour le moins incertaine ; quant à la formation continue, la compétence a été décentralisée aux régions mais sans les financements à la clef ; pour ce qui est des infrastructures, le grand emprunt et le futur Schéma national des infrastructures de transports ont oublié le fret de proximité pourtant indispensable à la réalisation des derniers kilomètres, et pour ce qui est la contribution climat-énergie, chacun a pu constater l’échec retentissant du rapport Rocard. Des aides ont été allouées à certains secteurs économiques (TVA sur la restauration), sans grande contrepartie. Quant à la réforme portant sur la taxe professionnelle, celle-ci était souhaitable mais sa mise en oeuvre risque de déstabiliser grandement les collectivités locales dans leur fonction de stabilisateur automatique, les prévisions du rapport Durieux étant beaucoup trop optimistes (3% de croissance annuelle).

Enfin, la puissance publique a une fonction redistributive, laquelle vise à corriger les injustices suivant des critères d’équité qu’il convient de définir. Certains économistes estimeront qu’au delà d’un certain seuil, l’impôt s’avère contreproductif (Laffer) et privilégieront l’égalité des chances à l’égalité des résultats (Hayek). Souvent contestée quant à  sa vérification empirique, la courbe de Laffer (1974) fait encore aujourd’hui l’objet de débats (délocalisation, fuite des capitaux, niches fiscales). D’autre part, le courant utilitariste mesure la justice sociale par la maximisation de l’utilité collective, la satisfaction qu’en tire les bénéficiaires doit s’avérer supérieure à la perte subie par les contributeurs (Bentham). Rawls s’inscrira en faux contre cette vision, considérant qu’il faut aussi tenir compte de la situation des plus faibles, suivant un principe d’égale liberté et un principe de différence (du maximin).

La remise en cause et la réforme progressive de l’Etat-providence dans la plupart de nos sociétés semblent plaider contre une politique excessivement redistributive (droits-créances). L’enjeu consisterait donc désormais à mieux intégrer la notion d’efficacité et de capabilité aux politiques de redistribution nationale. Il pourrait également porter sur une plus grande péréquation horizontale entre collectivités territoriales, depuis la réforme constitutionnelle du 28 mars 2003 reconnaissant l’organisation décentralisée de la République, sans que l’un des enjeu n’exclut l’autre.

9 septembre 2010

Culture-monde : culture & économie

Publié par alias dans Economie & clusters

Ce livre de Gilles Lipovetsky et de Jean Serroy, intitulé « la culture-monde » et dont je vais faire la synthèse, analyse l’intégration du champ culturel qui fut longtemps indépendant, dans le champ économique à compter des années 80, tout en offrant une perspective historique. Cet ouvrage est paru en octobre 2008 dans la collection du Conseil d’analyse de la société, présidée par Luc Ferry. Si le diagnostic s’avère intéressant, les propositions finales sont éparses, enfoncent des portes ouvertes (lutter contre l’illettrisme, les discriminations, soutenir les plans campus et la formation continue, instaurer un service civique facultatif) ou relèvent d’un public bobos à la Winy Maas (événement festif nocturne avec des modes de transports public, politique d’allégement des charges fiscales en direction des mécènes et soutien public à la création hors champ pris en charge par le secteur privé).

Ainsi commencent-ils : Au travers du cosmopolitisme, l’idée de culture-monde est apparue comme l’une des plus anciennes valeurs de la Grèce antique, avant de prendre un nouveau relief dans l’Europe des lumières. Dante écrivait déjà « ma patrie est le monde en général ». Le propre de la culture-monde est de considérer l’humanisme comme supérieur à celui de la cité. L’individu responsable axera toutefois son intervention sur l’aspect concret et social, mais cela ne fait pas un projet politique. Nul mieux que Nietzsche n’a réussi à théoriser l’angoisse de l’homme moderne face à la « mort de Dieu », perdu dans une errance généralisée. L’homme reste seul avec la vie. Après l’âge moderne de l’engagement, voici l’époque hypermoderne de la grande désillusion. Ce qui caractérise d’emblée notre univers est l’hypertrophie de l’offre marchande, la surabondance d’information et d’images, la pléthore de marques. Nous sommes entrés dans l’ère de l’hypercapitalisme, l’hypertechnicisation, l’hyperindividualisme et l’hyperconsommation, animée par une société universelle de consommation. S’opère alors un double phénomène. Les puissances d’unification globales progressent au même pas que celles de la diversification sociale, marchande et individuelle. Plus les sociétés se rapprochent, plus se déploie une dynamique de pluralisation, d’hétérogénéisation et de subjectivisation. On assiste à un rétrécissement du temps et de l’espace (Marc Abélès). Cet espace-temps est renforcé par les grandes risques et catastrophes, aboutissant à une cosmospolitisation des peurs et des imaginaires, des émotions et des modes de vie (Ulrich Beck). Ces phénomènes créent une culture, un monde de symboles, de significations et d’imaginaire social (Cornélius Castoriadis). La revanche de la culture n’a pas à être identifiée à une guerre des civilisations propre à S.Huntington, mais pensée davantage comme l’expression d’une nouvelle dynamique d’individualisation et de particularisation. Les auteurs concluront sur la culture-monde comme projet de civilisation. L’économie administrée a fait faillite, la social-démocratie prendrait l’eau de toutes parts, quant au néo-libéralisme, il ne cesse de montrer cruellement ses limites et ses injustices à l’échelle de la planète. « C’est pourquoi, plus que jamais, place doit être faite à l’imagination. » afin que la démocratie puisse être libre, belle, créative et solidaire. Parler de New Deal de civilisation (Edgar Morin) serait de l’ordre du vœu pieux, « pas plus que le bonheur, les civilisations ne se décrètent ». Or pour apprendre le monde, tout passe par l’éducation. « Ni rigorisme à l’ancienne, ni les excès des pédagogies psy, c’est un aristotélisme du juste milieu qu’appelle maintenant notre époque. ». Les auteurs, aux références intéressantes, ne formulent tout de même qu’un vœu pieux en ne faisant rien d’autre que de promouvoir une société de l’intelligence et de la connaissance (traité de lisbonne).

L’hypercapitalisme date des années 1980, lorsque les entraves protectionnistes et les encadrements administratifs ont sauté les uns après les autres, en faveur du libre-échange et des privatisations. Les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) dessinent le nouvel horizon capitaliste des décennies à venir. Ce mouvement s’accompagne du gonflement du secteur financier et boursier. La nouvelle ère globale de la finance a ouvert une époque de déséquilibres, d’imprévisibilité, de chaos croissants. En France, les présidents des sociétés du CAC 40 gagnaient en 2003 près de 400 fois le smic (Jean Peyrelevade). Ainsi, l’hypercapitalisme est porteur de ces désillusions du progrès en écorchant l’idée démocratique de justice sociale. Et parce que les collectifs de travail ont éclaté, l’individu porte de plus en plus seul le poids de sa propre situation sociale et professionnelle (Jean-Pierre Le Goff). Plus largement, chacun vit dans la crainte d’être déclassé. Robert Reich parlera ainsi d’une nouvelle « classe anxieuse » (Pierre Veltz). L’hypercapitalisme s’est imposé en faisant reculer la force structurante des idéologies, des forces sociales et des institutions, tout en désignant l’omniprésence de l’homo oeconomicus. Son triomphe n’est pas seulement économique, il est aussi culturel. Face à cela, l’anticapitalisme fédère plus par opposition sans véritable proposition. Seul un nouvel état Léviathan pourrait décréter un nouveau mode d’organisation basé sur une décroissance conviviale. Selon eux, cette utopie s’opposerait  frontalement « à la fringale consumériste des économies émergentes et aux aspirations de l’individu contemporain trouvant dans les jouissances faciles et des diverses de consommation les épices de la vie qu’il ne trouve pas ailleurs. ». Selon eux, les tenants de la révolution font bon ménage avec l’hypercapitalisme qu’ils entretiennent, et cite pour exemple les casseurs de pub qui se feraient connaître grâce à leur publicité. Leur succès serait toutefois à rattacher au sacre des droits de l’homme dont ils sont une des expressions (Marcel Gauchet). Je ne cautionne évidemment pas leur analyse dans la mesure où par le biais de l’éducation et en menant des actions de sensibilisation, une prise de conscience des limites de notre modèle de développement est possible. D’ailleurs, les auteurs proposeront eux-mêmes à la fin de leur ouvrage un nouveau pari de civilisation, axé sur l’imaginaire, la créativité et l’enseignement - à l’identique des Verts. Mais il est vrai que les écologistes devront rester attentifs à l’acceptabilité démocratique de leur projet. Faut-il entrer dans  le jeu de la société du spectacle pour mieux la dénoncer ? Les écologistes tentent de garder un pied dans le système et un pied dehors, l’équilibre est certes délicat.

L’hypertechnologie est un phénomène total et universel (Jacques Ellul). Depuis Bacon à Descartes, les Modernes ont placé d’immenses espérances dans la puissance de la raison et de la technique, en alimentant la foi dans le progrès nécessaire, linéaire et infini. La marche des lumières apportera progressivement la prospérité économique, le recul des préjugés, le progrès de la moralité, de la justice, du bien-être de tous. Aujourd’hui, si cet imaginaire s’est quelque peu lézardé mais de nouveaux espoirs ont été placés dans la révolution des biotechnologies, de la biochimie, des nanotechnologies. Le high-tech se donne ainsi comme promesse de santé parfaite, de jeunesse éternelle, de savoir pour tous, et prochainement, donnera naissance à un techno sapiens (courant transhumaniste). Toutefois de nouvelles menaces pèsent sur l’équilibre de la biosphère, la nature, la santé, l’alimentation. A l’age du numérique, les individus mènent une vie abstraite et digitalisée au lieu de partager des expériences ensemble. Et tandis que le corps cesserait d’être l’ancrage réel de la vie, s’agence un univers décorporéisé, désensualisé, déréalisé. Le rapport au progrès est devenu ambivalent, oscillant entre mythisation et désenchantement, effroi et espoir. Les auteurs encourageront toutefois dans leur proposition l’étendue des écrans dans l’espace public ainsi que dans les écoles, comme mode de support artistique et pédagogique.

L’hyperindividualisme est de type optionnel, dérégulé, à la carte, centré sur la primauté de l’accomplissement de soi. Parallèlement à l’autonomie subjective, à l’hédonisme ou au psychologisme, s’est développé un nouveau rapport au corps, autant de manifestation d’une culture tendanciellement narcissique. Avec l’hyperindividualisme monte également l’électeur stratège. La France est particulièrement touchée par un désenchantement politique. Elle est le pays européen où l’abstention est la plus forte, où le nombre d’adhérents dans les partis politiques et les syndicats est le plus faible ; où l’extrême droite réalise les meilleurs scores depuis vingt ans. La désorientation ne concerne pas que la sphère politique, comme en témoigne le rapport à la famille et au genre. La famille est devenue une affaire strictement affective et flexible. A Paris, un logement sur deux est occupé par une personne seule. En trente ans, le nombre de familles monoparentales a plus que doublé et représente 20% des familles. Leur position me semble excessive et un peu réactionnaire.

L’hyperconsommation se manifeste notamment par des achats plus personnels. L’acheteur a cessé d’être cloisonné et prévisible pour devenir erratique, nomade, volatil, un turbo-consommateur (Edward Luttwak). Le consommateur est perdu dans l’hyperchoix culturel. Cela peut engendrer une cyberdépendance mais aussi l’avènement d’un consommateur expert. Désormais, la sphère culturelle est intégrée dans la sphère marchande. L’école de Francfort appellera « industries culturelles » les œuvres reproductibles destinées au marché de la grande consommation. S’opposeront à l’époque moderne, la culture de création révolutionnaire méprisant le marché et la culture industrielle qui ne vendrait que des clichés. Toutefois, il ne faut pas oublier que le livre fut en son temps considéré comme révolutionnaire en élargissant les publics de la culture. Parce qu’elle est vouée à la consommation marchande, la culture de masse doit sans cesse renouveler son offre par des produits qui, même s’ils n’échappent pas à des formules standard, doivent se présenter comme singuliers, répondant ainsi à une logique de la nouveauté et de l’obsolescence accélérée. D’où la parenté des industries culturelles et de la mode caractérisée par « le transitoire, le fugitif, le contingent » selon Baudelaire, la séduction facile et la recherche du succès immédiat. Incapable de créer des œuvres qui résultent à l’épreuve du temps, cette non-culture est une anticulture. (Hannah Arendt). Le seul marché se préoccupe plus des réalités commerciales que de l’esprit. Apparaît alors l’homo ecranis. L’acte 1 des écrans était celui des mass médias, de la communication unilatérale et centralisée, l’acte 2 est celui du self média, des échanges interpersonnels et communautaires, décentralisés et fondés sur le Réseau. On est passé des médias émetteurs aux médias conversationnels (blogs, forums..), de la télé souveraine à l’internaute-roi. Les communautés d’internautes n’existent que par le choix libre et subjectif, réversible et émotionnel des individus déliés qui entrent et qui sortent de ces plateformes à loisir, à la vitesse d’un clic, sans aucun engagement durable ou institutionnel. L’hyperindividu est un consommateur qui fait son marché partout mais qui est aussi interconnecté. L’explosion des communautés virtuelles est d’abord l’expression de l’hypertrophie bien réelle de l’individualisme. Les industries culturelles ont inventé la star et le one (wo)man show. L’extension de la logique star-system se propage au sport et à la musique. Le public mondial consomme du spectaculaire, de l’action, du sexe, de la violence, de la beauté et de l’émotion. Le tourisme suit et l’art attire une foule itinérante. Les marques deviennent une des pièces de la culture-monde en devenir. En France, 38% des adultes de plus de 15 ans ne lisaient en 1999 jamais de livres, par contre les Français consacraient en moyenne 43h par semaine au petit écran. Marcel Gauchet invoquait alors « un déchaînement de l’incuriosité ». Le pouvoir séculaire des intellectuels a été remplacé par celui des médias. Nous sommes arrivés à terme du long « sacre de l’écrivain ». Les intellectuels abstraits ont été supplantés par les nouveaux gourous du mieux vivre accès sur la logique du développement personnel. L’atmosphère auratique des œuvres artistiques a cédé le pas à une expérience touristique. On reconnaît le génie des œuvres mais l’on ne s’y plonge pas. Et en même temps, partout s’affirme le besoin de racine, la valorisation de l’héritage culturel et religieux, sur fond de bricolage. En 1999, les membres de l’Union ont remplacé le terme d’exception culturelle par celle de diversité culturelle, qui sera reprise par l’Unesco en 2001. Toutefois, il existe aussi un individualisme responsable, éthique, humaniste (12 millions de bénévoles en France, 40000 ONG dans le monde). Mais l’apparition d’une société civile mondiale ne fait pas le projet politique (Jacques Julliard). Nous serions donc moins en déficit de morale qu’en panne de politique. Ce qui, sur le premier point, mériterait sans doute d’être nuancé.

12345

POUR LA VERITABLE LIBERTE |
kamalamari |
POI - comité Les Ulis Orsay |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | regismorra
| Notre si belle et si chère ...
| Allant-Vert