Le temps, la ville et l’urbaniste

14 août 2013

Le projet Lyon Dubaï City

Publié par alias dans Economie & clusters

La Ville de Lyon soutient le projet de reconstituer l’esprit des quartiers lyonnais dans la Cité-Etat de Dubaï, un moyen comme un autre de rayonner à l’international et d’attirer ainsi des investisseurs. Faut-il s’en réjouir ?

L’anthropologue Mike Davis, dans « Le stade Dubaï du capitalisme », porte un regard relativement critique sur ce lieu de tous les superlatifs, mélangeant consumérisme outrancier et régime autoritaire :

Grâce à la fatale addiction d’une planète désespérément assoiffée de pétrole arabe, cet ancien village de pêcheurs et de contrebandiers a déjà surpassé Las Vegas, cette autre vitrine désertique du désir capitaliste, dans la débauche spectaculaire et la surconsommation d’eau et d’électricité.

Dubaï joue le rôle de déversoir pour les surprofits pétroliers et industriels de l’économie mondiale, une suraccumulation due à l’incapacité des pays riches à réduire leur consommation de pétrole. Les prix du pétrole sont de plus tirés à la hausse par la demande de l’industrie chinoise autant que par la peur de la guerre et du terrorisme dans les régions productrices.

La majeure partie du PIB de Dubaï proviendrait toutefois à présent d’activités non pétrolières comme la finance et le tourisme.

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L’Emir PDG El Maktoum a compris que si Dubaï voulait devenir le super paradis consumériste du Moyen Orient et de l’Asie du Sud, l’émirat devait constamment aspirer à l’excès visuel et urbain : « la cité postmoderne vise à provoquer le vertige et offre un pastiche hallucinatoire du nec plus ultra en matière de gigantisme et de mauvais goût ».

Lyon sera-t-elle en capacités d’orienter ces gigantesques profits pour financer la conversion de l’économie mondiale à l’ère de l’énergie renouvelable, en étant investie dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’augmentation de l’efficacité écologique des systèmes urbains, ou va-t-elle alimenter la débauche de luxe apocalytique…(p.18) ?

Selon Jean-Michel Daclin, Adjoint au maire de Lyon en charge des relations internationales, ce partenariat a un intérêt urbanistique notamment dans l’intégration de la donnée écologique : « Comment intégrer dans un climat chaud des habitations conçues pour un climat tempéré comme celui de Lyon, sans pour autant faire des dépenses insensées d’énergie. ». Mais reconstruire Lyon dans le désert, n’est-ce pas déjà une aberration ?

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Dubaï est l’incarnation du rêve des réactionnaires américains, une oasis de libre entreprise sans impôts, sans syndicats et sans partis d’opposition (p.28). Dans un pays qui n’a aboli l’esclavage qu’en 1963, les syndicats, les grèves et les agitateurs sont généralement hors la loi, et 99% des salariés du secteur privé sont des étrangers expulsables sur le champ.

Dubaï viole systématiquement les règles de l’OIT et refuse de signer la convention des Nations Unies sur les droits des travailleurs migrants. En 2003, l’ONG Human Rights Watch a accusé les Emirats Arabes Unis de construire leur prospérité sur le travail forcé. A leur arrivés, les travailleurs asiatiques se voient confisquer leur passeport et leur visa (p.36).

En signant le 9 janvier 2008 un accord pour la reconstitution de quartiers d’inspiration lyonnaise dans la ville de Dubaï avec un investisseur, la Ville de Lyon a-t-elle négocié, en contrepartie de ses apports techniques, l’application des règles de l’OIT ?

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Dans les années 1980-1990, Dubaï serait devenue la capitale régionale du blanchiment d’argent sale ainsi que le repaire de truands et de terroristes notoires selon le Wall Street Journal (p.21).

Ainsi, en 2006, une OPA lancée par Dubaï sur une entreprise londonienne qui gère de nombreux ports aux Etats Unis provoqua un scandale du fait de la connexion terroriste de Dubaï, effet collatéral de son rôle de Suisse du Golfe. Depuis 2011, une ample documentation illustre le rôle de Dubaï comme « centre financier des groupes islamistes radicaux », en particulier Al-Qaida et les talibans, nous précise Mike Davis (p.22).

Plus récemment, Dubaï servirait également de base aux Américains pour espionner l’Iran, mais il est probable qu’El Maktoum conserve un canal ouvert avec les islamistes radicaux. Dubaï est l’une des seules villes de la région à avoir complétement échappé aux attentats à la voiture piégée et aux attaques, probablement dû au statut de l’émirat en tant que zone de blanchiment d’argent et refuge haut de gamme, tout comme Tanger dans les années 1940 ou Macao dans les années 1960 (p.24).

En encourageant l’Emirat à placer ses fonds souverains dans le rachat de la la rue de la République ou à financer le Grand Stade de l’OL, Lyon compte-t-elle ainsi contribuer à la moralisation de la sphère financière ?

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Davis, M., Le Stade Dubaï du capitalisme, Les prairies ordinaires, les Belles Lettres, novembre 2007.

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