Le temps, la ville et l’urbaniste

16 août 2012

L’esprit de Philadelphie (A.Supiot)

Publié par alias dans Economie & clusters

« L’esprit de Philadelphie, la justice sociale face au marché total », ouvrage d’Alain Supiot, pourtant conseillé à la lecture par le Ministère de l’économie et du redressement productif, n’y va pas de mains mortes avec les ultralibéraux mais aussi avec les strauss-kahniens/jospinistes, plus enclins à adapter qu’à véritablement réformer le système. L’auteur est Directeur de l’Institut d’études avancées de Nantes, son propos est sévère et quelque peu redondant. Il effectue des rapprochements historiques pour le moins surprenants.

Selon l’auteur, le problème ne consisterait pas à réguler les marchés mais à les réglementer, ce qui nous obligerait à revenir sur le terrain politique et juridique, afin d’y établir l’ordre des fins et des moyens entre les besoins des hommes et l’organisation économique et financière. Autrement dit, il faut renouer avec l’inspiration de la déclaration de Philadelphie laquelle, au sortir de la guerre, avait entendu mettre l’économie et la finance au service des principes de dignité humaine et de justice sociale (p.94). Pour cela, il est nécessaire de retrouver le sens des limites, de la mesure, de l’action, de la responsabilité et de la solidarité.

La déclaration de Philadelphie de mai 1944, proclamant les buts et objectifs de l’Organisation internationale du travail, est considérée comme un texte précurseur aux accords de Bretton Woods, à la création de l’organisation des Nations Unies, à la déclaration universelle des droits de l’homme. Cet esprit de Philadelphie aurait été dénaturé par les gouvernements Reagan et Thatcher (p.29), lesquels visèrent au démantèlement du Welfare State. Les strauss-kahniens et jospinistes leur auraient emboîté le pas (le propos manque de mesure).

L’auteur dénonce toute pensée considérant les hommes scientifiquement comme du matériel humain (terminologie nazie) ou du capital humain (terminologie communiste), selon un calcul qui se voudrait utilitariste. Désormais, ce ne sont plus seulement les primitifs qui sont regardés et traités comme des choses (cf découverte de l’Amérique, exploration de l’Afrique). mais aussi les peuples civilisés. Or, cette synthèse s’est opérée sous l’égide du scientisme (p.12). La croyance en des lois découvertes par le Science remplace celle en des lois révélées par Dieu. Ainsi, l’exposition universelle de Chicago en 1933 eut pour slogan « la science trouve, l’industrie applique, l’homme s’adapte ». La classification de l’humanité en races hiérarchisées est née à l’ombre des Lumières. (p.15). (le propos manque de mesure).

Limiter la démocratie, en soustrayant la répartition du travail et des richesses, de même que la monnaie, à la sphère politique, est considéré comme nécessaire par les ultralibéraux, afin empêcher les populations ignorantes de se mêler des lois de l’économique qui échappent à leur entendement (p.32). (le propos manque de mesure). Etant donné que les normes scientifiques et religieuses sont les seuls à échapper au débat politique dans une société démocratique, il faut donc croire et faire croire que l’économie relève de la science pour la dépolitiser (p.33).

La nouvelle doctrine se rattache à celle de Friedrich Hayek, selon lequel « les droits économiques et sociaux consacrés par la Déclaration universelle de 1948 ne pourraient être traduits dans des lois contraignantes sans du même coup détruire l’ordre de liberté auquel tendent les droits civils traditionnels ». La doctrine ultralibérale postule, à l’encontre de la déclaration de Philadelphie, que l’insécurité économique des travailleurs et leur exposition au risque sont les moteurs de leur productivité et de leur créativité. (le propos manque de mesure). Elle fait en revanche de la sécurité financière un impératif catégorique dont le respect doit être imposé aux Etats par des institutions échappant à tout contrôle démocratique (p.34).

La révolution ultralibérale a eu pour corollaire la doctrine néoconservatrice, laquelle entendait construire un nouvel ordre international fondé sur la confrontation avec les pays ne partageant pas leur manière de voir le monde et de mise en concurrence à l’échelle internationale. Héritée de David Ricardo, l’idée est d’inciter chaque pays à tirer le meilleur parti de ses avantages comparatifs supposés, ce qui implique d’éliminer les obstacles réglementaires au libre jeu des marchés (p.35).

Ainsi, la déréglementation des marchés financiers a été largement l’œuvre du gouvernement Bérégovoy et l’importation du modèle anglo-américain d’entreprise, celle du gouvernement de M. Jospin et de son Ministre de l’Economie, M. Dominique Strauss-Kahn (détaxation des stock-options, autorisation du rachat par les sociétés de leurs propres actions…) (p.35).

Le contraste entre l’accord de Marrakech – instituant l’OMC – et la déclaration de Philadelphie – instituant l’OIT – est saisissant. Désormais, l’accroissement de la production et du commerce de marchandises et de services sont traités comme des fins en soi (p.63). Et pour aider les consommateurs de droit à faire leur choix sur le marché des normes, la banque mondiale publie depuis 2004 un rapport Doing Business, évaluant les droits nationaux à l’aune de l’efficacité économique (p.66), soutenant la course au moins-disant social.

Or, pour que l’Europe sociale voit le jour, il aurait fallu concevoir l’adhésion des ex pays communistes non comme un simple élargissement mais commune une réunification de l’Europe. Cela impliquait la conclusion d’un pacte fondateur, le financement d’un plan Marshall en faveur de l’Est, l’Est acceptant en retour de ne pas recourir au dumping social et fiscal. A contrario, on a plaqué l’économie de marché et le dialogue social sur des pays sans entrepreneurs et sans syndicats (p.38).

Les pays de l’Est ont pu sans difficultés substituer la dictatures des marchés à celles du prolétariat dans une conception de la légalité demeurée inchangée (cf la Corporate Republic selon James K.Galbraith, l’instrumentalisation du Droit de part la substitution du rule by law au rule of law, la sécession des élites selon Christopher Lasch). Il en résulte une privatisation de l’Etat providence par une oligarchie.

Les spécialistes parlent d’effet Matthieu pour désigner la capacité des forts à devenir les premiers bénéficiaires des dispositifs visant à améliorer le sort des faibles. L’une des nouveautés de l’économie communiste de marché réside dans l’apparition d’une oligarchie qui a la possibilité de bénéficier pleinement des mécanismes de solidarités sans devoir y contribuer à proportion de ses revenus (p.51).

En France, le bouclier fiscal adopté en 2007 est devenu le symbole de cette rupture proportionnelle dans la contribution aux charges publiques. Dans le même temps, une part croissante de l’argent public est employée à protéger les avoirs et soutenir les revenus de cette oligarchie financière, notamment au travers de l’accroissement de la dette publique (p.52). L’auteur dénonce la NPM et le pantouflage…

A côté de la justice distributive et de la justice corrective, Aristote voyait dans la réciprocité proportionnelle une troisième forme de justice nécessaire à la vie de la cité. Francis Bacon dans son « Essai de morale et de politique » estimait que « l’argent, comme le fumier, ne fructifie que si on prend soin de le répandre » (p.45).

Or, réduite à l’état de monade contractante et calculante, l’être humain n’est plus soumis qu’à deux types de règles : celles qui auraient un base scientifique et celles qu’il se fixe librement à lui-même (p.48). Ainsi, le droit du logement se délite, laissant place au droit individuel opposable au logement. Sous la forme individuelle de la loi pour soi et du soi pour loi, ce passage de la territorialité à la personnalité des lois est l’expression juridique du narcissisme qui caractérise le dernier état de la culture d’Occident (p.101), encouragé par la CJCE. La sous-traitance n’est autre qu’une technique d’inféodation. Désormais, le statut n’est plus garanti par les lois mais dépend de la solidité des liens affectifs et économiques qu’il a pu tissu avec autrui. Terreau propice au narcissisme et à la dépression (p.109).

Face à une CJCE ultralibérale, il conviendrait de renforcer la CEDH, laquelle a adopté une méthode d’interprétation de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme qui se réfère aux PGD des nations civilisées, et intègre toutes les normes internationales et européennes du travail (OIT, charte des droits fondamentaux de l’Union européenne) (p.121).

L’auteur critiquera les indicateurs de développement humain, plaquant une normativité ignorante des situations locales (p.127), et préfère utiliser les termes de liberté/flexibilité, capacité/employabilité et état professionnel/capital humain. Enfin, il promeut une responsabilité solidaire des entités juridiques constitutives de l’entreprise, à défaut de pouvoir appliquer l’adage romain « où est le profit, là est la charge » (cf Oil Pollution Act de 1990).

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Supiot, A. , L’esprit de Philadelphie, Le Seuil, 2010.

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