Le temps, la ville et l’urbaniste

22 juillet 2012

De l’accession sociale à la propriété (J.Baudrillard)

Publié par alias dans Aménagement & urba

La rareté expliquerait pour certains que les besoins de tous ne soient pas satisfaits. La solution résiderait alors dans la nécessité de produire davantage. Devant faire face à une nature limitée, certains considèrent comme un risque très sérieux le fait que la croissance de la population soit plus rapide que la croissance économique ; or, si un besoin aussi primaire que la nourriture n’est pas satisfait, les hommes se tueront pour s’arracher le pain de la bouche.

Pour d’autres, le problème ne viendrait pas tant d’une nature limitée que de la cupidité des hommes, lesquels utiliseraient mal leurs ressources. Or, selon Veblen, il existe un conditionnement social des besoins, qu’ils soient de consommation ou moraux.

Les besoins moraux pourraient être définis comme l’affirmation ou la revendication de nos droits : droit d’être reconnu, d’être aimé, de participer…Leur défense est bien souvent prise en charge par les mouvements sociaux, puis par les pouvoirs publics. Ils visent un certain ordre social qu’il s’agit de changer ou de préserver, par la création de services publics relatifs à la santé, l’éducation, le logement, la sécurité.

Ces besoins, mêmes réputés primaires, peuvent être satisfaits de manière très différente et leur satisfaction constitue pour la société des charges de poids variables. Ils correspondent à des habitudes progressivement construites et légitimées par références à des passions générales et dominantes (Tocqueville).

D’après Boudon, diverses parties trouvent leur intérêt à pervertir le processus de définition des besoins sociaux, non seulement en les dénaturant, mais en faisant du besoin, non plus une attente à satisfaire mais un instrument de dépendance et d’exploitation : Par la publicité, les producteurs s’emploient à nous faire avaler leurs produits ; par la démagogie, les hommes politiques attisent la revendication, dans l’espoir d’être appelés à la satisfaire. 

« Ne vous laissez pas séduire », répondra Jean Baudrillard, toujours prêt à inverser les signes de son propre regard. Le monde est ce qu’il est, il a ses propres signes : « J’aime bien ce renversement des rôles, c’est l’objet qui passe à travers l’objectif et non le sujet qui impose son objet, c’est le monde qui s’écrit de lui-même, mais quand même grâce à l’objectif. La technique aide l’objet à se débarrasser du sujet.».

Post structuraliste, il estime réaliser une involution par rapport à l’Histoire. « On descendait de la transcendance de l’Histoire dans une espèce d’immanence de la vie quotidienne, et à travers elles toutes ces choses telles que la sexualité qu’on avait largement oubliées dans l’idéalisme historique ». Egalement, « La séduction représente la maîtrise de l’univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l’univers réel. »

« L’homme n’est pas là d’abord, avec des besoins, et voué par la Nature à s’accomplir en tant qu’Homme. Cette proposition, qui est celle du finalisme spiritualiste, définit en fait dans notre société la fonction-individu, mythe fonctionnel de la société productiviste. Tout le système de valeurs individuelles, toute la religion de la spontanéité, de la liberté, de la créativité…, sont lourds  de l’option productiviste.

Même les fonctions vitales sont immédiatement fonctions du système. Il faut renverser les termes de l’analyse, abolir les références cardinales à l’individu, parce qu’elle est elle-même un produit de la logique sociale. S’il mange, s’il boit, s’il se loge, s’il se reproduit, c’est que le système a besoin qu’il se reproduise pour se reproduire (p.92). »

Il ne veut pas dire que l’individu est un produit de la société, mais que dans une logique totalitaire, le système de croissance productiviste ne peut que produire et reproduire les hommes dans leurs déterminations les plus profondes, dans leur liberté, dans leurs besoins, dans leur inconscient même, comme forces productives. Le système ne peut que produire et reproduire les individus en tant qu’éléments du système (p.93).

« Il n’y a jamais eu de sociétés de pénurie ni de sociétés d’abondance, puisque les dépenses d’une société s’articulent en fonction d’un excédent structurel et d’un déficit tout aussi structurel. Un surplus énorme peut coexister avec la pire misère. C’est la production de ce surplus qui régit l’ensemble et le seuil de survie n’est jamais déterminé par en bas mais par en haut.

On sait que ce sont les plus défavorisés qui gaspillent de façon la plus irrationnelle. On sait que le jeu fleurit en fonction directe du sous-développement. Il y a même une corrélation étroite entre le sous-développement, le surnombre des classes pauvres et le développement tentaculaire du religieux, du militaire, du personnel domestique, du secteur dispendieux et inutile (p.85). »

Sa théorie des objets et de la consommation se fonde non sur une théorie des besoins et de leur satisfaction, mais sur une théroie de la prestation sociale et de la signification : « C’est parce que des générations bourgeoises ont pu jouir du décor fixe et séculaire de la propriété que leurs héritiers peuvent aujourd’hui se donner le luxe de renier la pierre de taille et d’exalter l’éphémère : cette mode leur appartient.

Par contre, toute le générations de classes inférieures, dont les chances dans le passé d’accéder aux modèles culturels en même temps qu’à la propriété durable furent nulles – à quoi veut-on qu’elles aspirent, sinon à vivre elles aussi le modèle bourgeois, et à fonder à leur tour, pour elles et pour leurs enfants, une dynastie dérisoire dans le béton des résidences ou la meulière des pavillons de banlieue – comment peut-on exiger de ces classes aujourd’hui « promouvables » qu’elles ne sacralisent pas l’immobilier et acceptent d’emblée l’idéalité des structures mobiles ? Elles sont vouées à désirer ce qui dure, et cette aspiration ne fait que traduire leur destin culturel de classe (p.42).

« Maison, logement, appartement : nuances sémantiques, liées à la production industrielle ou au standing – mais à quelque niveau qu’on se situe en France, l’habitat aujourd’hui n’est pas perçu comme bien de consommation. Il reste très proche du bien patrimonial et le schème symbolique en est encore très largement celui du corps.

Or, pour que s’institue une logique de consommation, il faut de l’extériorité du signe, il faut que la maison cesse d’être héréditaire ou intériorisée comme espace organique de la famille. Il faut sortir de la filiation et de l’identification pour entrer dans la mode. Seul un certain revenu discrétionnaire permet de jouer avec les objets comme signes de statut.

Or, en matière de domicile, en France tout au moins, la marge est restreinte pour le jeu, par la combinatoire mobile de prestige pour le changement. Aux Etats-Unis, par contre, on voit le logement s’indexer sur la mobilité sociale, sur la trajectoire de carrière et de statut, il est soumis à la même obsolescence accélérée que n’importe quel autre objet de standing (p.65). »

___

Baudrillard J., Pour une critique de l’économie politique du signe, Gallimard, 1977.

Laisser un commentaire

POUR LA VERITABLE LIBERTE |
kamalamari |
POI - comité Les Ulis Orsay |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | regismorra
| Notre si belle et si chère ...
| Allant-Vert