Le temps, la ville et l’urbaniste

1 juin 2012

Lyon s’inspirerait de Barcelone…

Publié par alias dans Aménagement & urba

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Au travers l’ouvrage « Barcelone, la ville innovante », édité par le groupe Moniteur, Ariella Masbougni questionne le postulat suivant: « Après avoir été la référence de l’urbanisme contemporain dans les années 1985-1995, avoir connu un renouveau sans précédent avec l’exemplaire reconquête de ses espaces publics puis la modernisation liée aux Jeux Olympiques de 1992, Barcelone aurait perdu le nord, s’abandonnant aux bras du privé ».

Conséquence de la forte augmentation du foncier autour du centre, le tissu industriel s’est déplacé en deuxième couronne, voire au-delà de la métropole. Sa croissance s’est donc concentrée pour 85% sur la seconde couronne où les communes ont réalisé des programmes de basse densité. Il y a ainsi une spécialisation croissante du territoire métropolitain et une logique d’occupation des sols très marquée par les différences de valeurs, qui dépendent de l’accessibilité en transports publics et privés ainsi que du péages routier. Ce phénomène a la particularité de menacer l’équilibre territorial fondé sur un réseau de villes moyennes affaibli.

« A la manière des biologistes qui disent en connaître assez sur les os et le système nerveux mais ne pas savoir fabrique du vivant, les urbanistes ont appris à raisonner sur les infrastructures, les centres, les éléments symboliques, la regénération à partir des pôles, mais le tissu reste parent pauvre. Or, le tissu moderne doit offrir une qualité de logement » précisera Manuel De Solà-Morales, architecte-urbaniste, au demeurant, le plus intéressant contributeur.

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Tout au long des années 70, la ville a connu un rapide essor économique et industriel, grâce à une main d’œuvre immigrée peu qualifiée ainsi qu’à un développement urbain fondé sur la spéculation foncière, dont on peut encore observer les effets négatifs. Mais à la fin de la décennie, Barcelone a traversé une crise importante due aux crises pétrolières et à leurs effets sur le démantèlement industriel, à l’augmentation du chômage.

En 80, le Maire se lance dans une politique efficace de réserves foncières pour des espaces verts et des équipements. Mais Barcelone a alors été davantage une ville de projets urbains qu’une ville de planification territoriale, concède le Maire de l’époque. En 1985, la ville élabore le concept d’aires de nouvelles centralités comme un moyen de lutter contre le processus de tertiarisation qui menaçait le plan (Eixample).

Les Jeux ont été un accélérateur de nombre de projets imaginés antérieurement, qui n’étaient pas à la portée des moyens financiers de la Ville. De 85 à 92 s’opèrent la construction de 4 quartiers olympiques en y renforçant la politique de nouvelles centralités, l’assainissement de 4 km de plage, une nouvelle offre de services et d’hôtels, une amélioration des infrastructures de communication, la construction du périphérique permettant d’agrandir l’échelle de la ville réelle. L’ouvrage souligne le rôle moteur des événements internationaux (la date événement comme levier de dynamique urbaine, économique et sociale).

Une période d’inertie suit la clôture des JO. L’activité immobilière s’arrête brutalement de 92 à 97. Le chômage avoisine les 20%. La tendance à l’expansion périphérique s’accompagne d’une perte d’influence du centre où la population vieillit. Les collectivités voisines n’ont pas les mêmes critères et tradition de qualité urbaine, voire, pour exister face à Barcelone, s’engagent dans des opérations qui paraissent hors d’échelles.

Si Barcelone reste intéressante, c’est par sa capacité à entreprendre et à innover (ex secteur 22@, un ancien quartier industriel transformé en pôle technologique). Cette attitude moderne voudrait articuler rôle croissant du privé et vision politique, opportunités et liens, projets et plan. Aujourd’hui, Barcelone étonne par sa vitalité. Certes, mais pour aller où et comment ? La presse architecturale salue les tours, mais cela ne fait pas ville en soi.

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Le Maire : « certains accusent la municipalité d’avoir bradé les principes de modèles urbains pour plaire aux investisseurs privés (opération Diagonal Mar marquée par une architecture internationale de faible qualité et un urbanisme peu cohérant avec le tissu voisin, projet urbain considéré comme le plus mauvais). Même si je crois que, à cette époque, la ville a eu besoin d’un projet de cette force, je ne pense pas qu’il faille continuer dans cette voie. Dans quelques lieux spécifiques, il peut être approprié de construire des repères, une architecture iconique que demande la nouvelle économie (tour Agbar). Mais cela ne sera pas le concept global de la ville, fondé sur une articulation de la vie urbaine avec les rues ».

Le Maire  «  Le pouvoir politique, qui est un pouvoir démocratique, doit jouir d’une autonomie par rapport au marché, d’autant plus qu’à Barcelone, cette relation compte avec un troisième partenaire, le tissu associatif. (…). Lorsqu’il y a de la critique, il y a de la vie. » Par opposition aux modèles anglo-saxons (stewards urbains), ces plans sont orientés vers le citoyen tout autant que sur le monde des affaires.

Mais au cours des douze dernières années, les prix du logement privé ont connu une augmentation de 120%, à comparer avec l’augmentation du PIB de la ville de l’ordre de 48% sur la même période. Par ailleurs, l’écart entre la moyenne des prix du logement dans les différents quartiers et la moyenne de la ville s’est réduit de 28,8% à 13,8%, traduisant une réduction des différences entre le centre et les quartiers périphériques et une tendance à l’égalisation des conditions urbaines (boboïsation ?) entre les différents quartiers.

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Barcelone pâtit d’une grave crise du logement. Le Maire « je mettrai l’accent sur la nécessaire cohésion sociale à l’heure où les questions urbaines évoluent, pour une part en raison du succès des politiques menées à ce jour. Cette cohésion souhaitée implique différentes politiques sociales. La première : répondre à la demande de logements, donner à tous la possibilité d’accéder à un logement. Une question majeure depuis longtemps à Barcelone, source de conflits sociaux et de ségrégation. Les personnes qui vivent seules sont de plus en plus nombreuses, en particulier les personnes âgées. Il nous faut mieux intégrer les immigrés. (…). Dans cette période de crise, toutes les villes ont à relever le grand défi de la mixité et de la diversité des fonctions ».

Le contexte barcelonais – une offre de logements très insuffisants et chère, l’urgence et la difficulté de produire du logement social à des conditions financières trop serrées – conduirait à ne pas porter assez d’attention aux conditions urbaines. Selon Manuel de Solà-Morales, « la ville est le lieu où ce qui appartient au secteur privé peut être au moins aussi social, sinon plus, que ce qui appartient au secteur public.» La « bonne » ville serait dystopique, caractérisée par une perte simultanée de l’espace public et de l’autorité privée.

Ainsi, les infrastructures du secteur 22@, projets urbains en PPP considérés comme étant le plus réussis, sont financées presque à 90% par le privé, c’est-à-dire par les 30% des terrains et par les 10% de bénéfices que les propriétaires privés doivent céder à l’aménageur et gestionnaire public. Le financement public est marginal. Ce système fonctionne car les privés tirent suffisamment de bénéfices des augmentations de densité et par les équipements publics que permet le plan. La Ville n’achète donc pas les terrains et les opérations se font en ordre dispersé, selon les accords passés avec les propriétaires. La ville consacre les recettes aux espaces publics, aux logements sociaux et au financement des infrastructures.

Si les politiques anticycliques du gouvernement central autant que l’assainissement des finances municipales de Barcelone permettent de maintenir un volume d’investissement capable de faire face à la croissance et de poursuivre le rythme de développement urbain ; à moyen terme, l’augmentation du chômage et ses effets négatifs quant à la cohésion sociale rendent inévitable la transformation du modèle économique.

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L’ouvrage soulève d’importants problèmes liés aux pollutions environnementales. Certes, Barcelone a su se tourner vers la mer et imagine le vert comme du plein ; toutefois, l’ambition du plan des déplacements de 2001 a pour l’instant davantage renforcé la centralité de Barcelone et son continuum urbain, tout en doublant le nombre de voitures qui y accèdent quotidiennement depuis 1980.

Barcelone manque d’espace disponible et d’ampleur territoriale. Cette contrainte a sans doute joué comme élément explosif de l’action. La concentration actuelle des projets sur les limites de la ville annonce-t-elle la métropole ? Toutefois, de nombreuses centralités se développement depuis une dizaine d’années hors de la ville, sans dessein clair mais avec le même énergie que celle menées depuis toujours sur la ville centre. Augureraient-elles d’un polycentrisme volontariste ou entreront-elles en concurrence ? Selon le Maire « notre prospérité future dépend d’une stratégie fondée sur des infrastructures métropolitaines. ».

La ville se sent abandonnée par le pouvoir central, ce qui l’a conduite à étendre son pouvoir pour assurer son développement (port, aéroport, TGV ainsi que les grands événements). A l’inverse, c’est dans la gestion des services urbains que la ville rencontre aujourd’hui des difficultés majeures (eau, énergie, transports, déchets). Tous sont opérés par des entreprises privées ou publiques dont les intérêts s’écartent de plus en plus de ceux de la ville et dont les enjeux dépassent largement les limites municipales. Il sera évident qu’elle ne peut se développer physiquement que dans son aire métropolitaine.

Barcelone mise donc à présent sur la construction d’une ligne ferrée périphérique et la prolongation des métros pour desservir les usagers de la seconde couronne. Les chances de changer radicalement le modèle sont néanmoins faibles, puisque le même plan propose de poursuivre, voire d’augmenter encore le rythme de construction d’autoroutes. « Le renforcement de la centralité de Barcelone semble se retourner contre elle, avec la croissance considérable du nombre de voitures qui y accèdent quotidiennement », estime le directeur de l’école polytechnique de Barcelone.

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La ville serait entrelacée, une ville implosive, compacte et en même temps distendue, interconnectée et tressée dans le territoire où nature et urbanité seraient imbriquées. Dans la ville compacte, la centralité est un noyau, dans la ville réseau domine plutôt l’idée de nœud, considère Manuel Gausa, architecte-urbaniste. L’idée d’une ville rayonnante, unicentrale, qui a toujours marqué Barcelone, pourrait faire place à celle d’une ville en bandeaux, en corridors, liée à sa géographie.

Reste que le succès joue en faveur de la spéculation foncière, quelques soient les dispositifs pour la freiner. Comment assurer la mixité urbaine historique de Barcelone tout en créant de la valeur, interroge in fine notre Ministère de l’écologie : « Articuler politiques urbaines et politique de l’habitat est un des enjeux majeurs de la ville européenne contemporaine et les savoir-faire sont encore à affiner ».

En conclusion :

Le travail urbanistique sur une ville n’est jamais fini.

L’ambition doit toujours être démesurée afin d’obtenir un résultat certes modeste mais réél.

Un projet urbain qui se respecte ne peut laisser des territoires ignorés.

Le PPP s’impose ici comme partout ailleurs mais il doit être subordonné à l’expression d’un récit public du devenir urbain.

Faire la ville, c’est surtout penser les modes de vie.

Penser le vert comme du plein.

Gérer le succès est chose malaisée (problème de ségrégation).

Penser la ville territoire (métropole).

Barcelone, La ville innovante., dir. A.Masbougni, coll. projet urbain/meeddm, Le Moniteur, 2010.

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