Le temps, la ville et l’urbaniste

8 mai 2012

Face à la spéculation immobilière, le droit à l’urbanité (H.Lefebvre)

Publié par alias dans Aménagement & urba

Face à la spéculation immobilière, le droit à l'urbanité (H.Lefebvre) dans Aménagement & urba droit-150x150

Lors d’une conférence de presse organisée par le Président du Grand Lyon avec les promoteurs immobiliers le 3 mai 2012, à la question posée par de nombreux journalistes sur « comment rendre les logements financièrement abordables » pour les jeunes ménages et les étudiants – populations ciblées par le Président du Grand Lyon-,  les promoteurs répondirent : 

« Lyon attire les investisseurs, non parce qu’il existerait un levier fiscal, mais du fait de la politique menée par le Grand Lyon. Cela a induit une hausse du prix des logements de 11 % alors que dans les autres métropoles comparables, les prix ont stagné à +1 à +2 %. ».

Sur la dernière décennie, le financement de l’augmentation de la production du parc privé est due aux acquisitions par des investisseurs et non par des ménages, dont la part reste, elle, stable. Le Grand Lyon annonce vouloir miser sur l’accession à la propriété. Mais avec des prix qui ont augmenté de 28% en 6 ans dans le parc privé, quels ménages pourront suivre ?

Gérard Collomb dans son ouvrage « Et si la France s’éveillait… » critique la vision dépassée d’une social-démocratie classique fondée sur l’intervention de l’Etat par la redistribution et la réglementation, et propose d’inventer un nouveau modèle susceptible de garantir un niveau de vie et un modèle social par un modèle économique viable. Sa politique consiste à accroître l’investissement public pour éviter que l’activité ne s’effondre, et laisser le modèle social français jouer le rôle d’amortisseur. 

La principale critique portée par Paul Boino (PS), Directeur de l’Institut de l’urbanisme de Lyon, dans un ouvrage co-publié par le Grand Lyon en 2009, serait que le mode d’action du Grand Lyon ne répond pas à certains enjeux majeurs : « la ville, non pas pour les seuls ménages solvables, mais pour tous. ».

Et de citer en autorité de référence, Henri Lefebvre, auteur du livre « Le droit à la ville » publié en 1967. Henri Lefebvre a pratiqué la sociologie d’intervention, penseur de la modernité, c’est un penseur du possible. Il n’est pas un penseur du juste milieu mais de la dialectique, il est polémique, il se confronte ; ses écrits ont une forme offensive. Telles sont ses idées :

L’industrialisation fournit le point de départ de la réflexion sur notre temps. La ville d’avant était une œuvre et ce caractère contraste avec l’orientation irréversible vers l’argent, vers le commerce, vers les échanges, vers les produits. En effet, l’œuvre est une valeur d’usage (la ville et la vie urbaine, le temps urbain) et le produit, une valeur d’échange (les espaces achetés et vendus, la consommation des produits, des biens, des lieux, des signes).

La laideur bourgeoise, l’âpreté au gain visible et lisible dans les rues, s’installent à la place de la beauté un peu froide et du luxe aristocratique. La bourgeoisie progressiste prenant en charge la croissance économique, dotée d’instruments idéologiques aptes à cette croissance rationnelle, qui va vers la démocratie et remplace l’oppression par l’exploitation, cette classe en tant que telle ne créé plus : elle remplace l’œuvre par le produit (p.12).

Comme la démocratie urbaine menaçait les privilèges de la nouvelle classe dominante, celle-ci l’empêcha de naître. Comment ? En expulsant du centre urbain et de la ville elle-même le prolétariat, en détruisant l’urbanité (p.13). La IIIe République assurera la fortune des hommes politiques avisés, appartenant au centre droit. Ils conçoivent la notion d’habitat. Jusqu’alors habiter, c’était participer à une vie sociale, à une communauté, village ou ville. A la fin du XIXe siècle, les notables isolent une fonction, la détachent de l’ensemble.

Les banlieues, certes, ont été créées sous la pression des circonstances, pour répondre à la poussée aveugle de l’industrialisation, à l’arrivée massive des paysans conduits vers les centres urbains par l’exode rural. Le processus n’en a pas moins été orienté par une stratégie. Le caractère de classe semble d’autant plus profond que plusieurs actions concertées, axées sur plusieurs objectifs, ont cependant convergé vers un résultat final.

Il va de soi que tous ces notables ne se proposaient pas d’ouvrir une voie à la spéculation ; certains d’entre eux, hommes de bonne volonté, philanthropes, humanistes, semblent même souhaiter le contraire. Ils n’en ont pas moins étendu autour de la ville la mobilisation de la richesse foncière, l’entrée dans l’échange et la valeur d’échange sans restriction du sol et du logement. Avec les implications spéculatives. Ils ne se proposaient pas de démoraliser la classe ouvrière mais au contraire de la moraliser, ainsi ils imaginèrent avec l’habitat l’accession à la propriété (p 14-15).

La construction prise en charge par l’Etat ne transforme pas les orientations et conceptions adoptées par l’économie de marché. Les groupes et partis de gauche se contenteront de réclamer davantage de logements. Ce n’est pas une pensée urbanistique qui guide les initiatives des organismes publics et semi-publics, c’est simplement le projet de fournir le plus vite possible au moindre coût le plus possible des logements. (p.16).

Seule loi de cette croissance urbaine et non urbaine : la spéculation sur les terrains. A la spéculation sur les terrains mal combattue s’ajouta la spéculation sur les appartements lorsque ceux-ci étaient objet de co-propriété. Ainsi, se poursuivait l’entrée du logement dans la richesse mobilière et du sol urbain dans la valeur d’échange, les restrictions disparaissent (p.17).

L’urbanisme des administrateurs liés au secteur public se veut scientifique. Ce scientisme, qui s’accompagne de formes délibérées du rationalisme, tend à négliger le facteur humain. Tantôt à travers telle science, une technique prend le dessus et devient le point de départ ; c’est généralement une technique de circulation (p.22). Cet urbanisme technocratique et systématisé, avec ses mythes et son idéologie (à savoir la primauté de la technique), n’hésiterait pas à raser ce qui reste de la ville pour laisser place aux voitures (p.22).

Tandis que les promoteurs imposeront, en la rendant lisible, une idéologie du bonheur par la consommation. Cet urbanisme programme une quotidienneté opératrice de satisfaction. La consommation programmée et cybernétisées deviendra règle et norme pour la société entière.  D’autres promoteurs édifieront des centres décisionnels, concentrant les moyens de la puissance. Si une stratégie unitaire se constituait (entre les administrateurs et les promoteurs) et réussissait, ce serait peut-être irréparable (pour l’urbain) (p.23).

Puisque la société ne fonctionne pas d’une manière satisfaisante, n’y aurait-il pas une pathologie de l’espace, s’interrogeront certains. Dans cette perspective, on ne conçoit pas la priorité presque officiellement reconnue de l’espace sur le temps comme indice de pathologie sociale. On se représente au contraire des espaces malsains et des espaces sains (p.41).

Celui qui conçoit la ville et la réalité urbaine comme systèmes de signes les livre implicitement à la consommation comme objets intégralement consommables : comme valeur d’échange à l’état pur (p.62). Attribuer la crise de la ville à la rationalité bornée, au productivisme, à l’économisme, à la centralisation planificatrice soucieuse avant tout de croissance, à la bureaucratie de l’Etat et de l’entreprise, ce n’est pas faux (p.77).

Or, l’urbain est une forme mentale et sociale, celle de la simultanéité, du rassemblement, de la convergence, des rencontres. C’est une différence ou plutôt un ensemble de différences (p.79). L’urbain se fonde sur la valeur d’usage. Le conflit ne peut s’éviter (p.80).

En conclusion, le socialisme ne peut aujourd’hui se concevoir que comme production orientée vers les besoins sociaux et par conséquent vers les besoins de la société urbaine (p.117). Nécessaires, ces conditions ne suffisent pas. Une force sociale et politique capable de mettre en œuvre ces moyens est également indispensable. La proclamation et la réalisation de la vie urbaine comme règne de l’usage (de l’échange et de la rencontre dégagés de la valeur d’échange) réclament la maîtrise de l’économique (de la valeur d’échange, du marché et de la marchandise).

Pour la classe ouvrière, rejetée des centres vers les périphéries, dépossédée de la ville, ce droit à la ville a une portée et une signification particulières ; mais cette action virtuelle de la classe ouvrière représente aussi les intérêts généraux de la civilisation et les intérêts particuliers de toutes les couches sociales d’habitants, pour qui l’intégration et la participation deviennent obsessionnelles sans qu’ils parviennent à rendre efficaces ces obsessions (p.133).

H.Lefebvre, Le droit à la ville, Anthropos Economica, 3e édition, 2009.

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