Le temps, la ville et l’urbaniste

2 février 2011

Edouard Herriot ou le radicalisme qui se voulait de gauche

Publié par alias dans Partis & élus

Le parti radical a la certitude d’un lien étroit entre progrès intellectuel, matériel et social. Les radicaux se définissent comme des pragmatiques, mais la foi dans le progrès indéfini  leurfait reconnaître à l’utopie un droit de cité dans la République. Selon Louis Lafferre, « Il est conforme à l’esprit scientifique  de ne jamais déclarer que ce que l’on appelle l’utopie d’aujourd’hui ne deviendra pas la vérité de demain ». 

Si beaucoup de courant politiques se réclament des principes de 1789, les radicaux s’en jugent les héritiers les plus conséquents et l’anticléricalisme va devenir une composante essentielle du républicanisme.  Le suffrage universel doit permettre la réalisation de réformes : la liberté d’association, réforme fiscale, instruction gratuite et obligatoire, égalité devant le service militaire, nationalisation des mines et des chemins de fer.  « Dans notre pays, déclare Herriot, notre démocratie ne sera pas entièrement fondée tant que l’accession à l’enseignement secondaire sera déterminée par la fortune des parents et non le mérite des enfants ».

L’Etat doit faciliter l’accès du crédit aux paysans, aux artisans, aux associations de producteurs. La propriété, base de l’indépendance et de la liberté, ne doit pas disparaître, comme le voudraient les communistes, mais être rendue accessible à tous.  La République doit encourager « tout effort, soit individuel, soit collectif ayant pour objet de faire graduellement disparaître le prolétariat, d’élever le travailleur de la condition de salarié à celle d’associé, de rendre de plus en plus accessible la jouissance du droit de propriété ». Ce rêve de l’abolition du salariat est resté un thème rhétorique, il est la transposition, dans le domaine de l’utopie, des conditions d’existence des classes moyennes dont le parti radical tire l’essentiel de ses énergies militantes.  

Artisans et boutiquiers forment, avec les fonctionnaires, le gros de la clientèle des comités urbains. L’affaire Dreyfus a fait entrer beaucoup d’universitaires en politique active, tel qu’Edouard Herriot, lequel accède à la Mairie de Lyon en 1905. Plus encore que celle des professeurs, la République radicale de la Belle époque est celle des médecins et surtout des avocats et des journalistes. Si la tradition gérontocratique du parti relève du mythe, son antiféminisme est bien réel. Les femmes auraient «  une sensibilité plus accessible aux impulsions nerveuses et sentimentales qu’aux arguments logiques » déclarera un de leur député en 1925. Le parti radical ne pouvait cependant se définir comme un parti de classe car il militait pour la disparition des distinctions de classe. 

Les radicaux réclament la réglementation de la durée du travail, la création de caisses de retraites, l’impôt progressif, l’augmentation des droits de succession, l’allégement de la fiscalité directe. « La nation ne jouira de la paix que lorsqu’elle aura créé un ensemble complet d’assurances qui garantisse tout individu contre les risques de la maladie, des accidents, du chômage, de l’invalidité, de la vieillesse. »

Finalement, les opportunistes feront voter les grandes lois libérales sur la presse et les réunions publiques (1881) mais ils estimeront avoir accompli leurs devoirs envers le peuple en lui accordant la gratuité de l’enseignement et le droit syndical (1884), et ne doteront pas la France d’un système d’assurances sociales.

Parti plein de paradoxe, c’est une équipe à forte coloration maçonnique, recrutée dans la fraction la plus pâle du radicalisme, qui déposera pourtant le projet Doumer d’impôt sur le revenu, lequel déchaînera l’opposition en interne des adversaires de « l’inquisition fiscale » (1896). On annoncera alors un projet de réforme fiscale « sans vexation ni inquisition », c’est-à-dire sans déclaration obligatoire des revenus.

Les projets de prélèvement sur les fortunes soutenus par les socialistes et certains radicaux, l’irritation des catholiques que leurs journaux dissuadent de faire crédit à un gouvernement sectaire dressent contre le gouvernement d’Herriot ce qu’il appellera « le mur de l’argent » : les capitaux fuient à l’étranger, les demandes de remboursement de bons du Trésor se multiplient, l’emprunt de novembre 1924 échoue. Contrat de mener une politique plus droitière qu’il ne l’aurait souhaité, Herriot, qui se sait condamné et veut « tomber à gauche », se rallie à la thèse socialiste de l’impôt sur le capital en mars 1925. Cela ne l’empêche pas d’être en guerre avec les socialistes, qu’il considère au conseil municipal de Lyon de « révolutionnaires en peau de lapin » ou d’être débordé sur sa gauche par son ancien élève d’histoire, Daladier également lyonnais.

Gambetta subordonnera le progrès social aux transformations politiques.

L’application la plus radicale du suffrage universel n’est pas compatible avec l’existence d’un Sénat et d’un Président de la République. A quelques exceptions près (Poincaré, Millerand), le Parlement évitera d’envoyer à l’Elysée des personnalités de premier plan. Le vrai chef de l’exécutif est le président du Conseil, responsable, comme ses ministres, devant les Chambres. L’existence d’une Chambre haute capable de résister aux éventuelles impulsions démagogiques des députés élus au suffrage universel a été voulue par les orléanistes, acceptées dès le début par les républicains modérés, longtemps contestée par les radicaux qui s’y rallient vers la fin du siècle, avant de dominer eux-mêmes le Sénat. La révision de 1884 fera tout de même disparaître les sénateurs inamovibles.

Les radicaux sont partisans de la décentralisation et voteront les élections des Maires (1882). Mais instruits par l’expérience de la guerre, les opportunistes découvriront les avantages de la centralisation, et les radicaux s’en accommoderont pareillement quand ils auront le pouvoir. De même, les Préfets devront refuser toute nomination ou promotion de fonctionnaire « ayant manifesté leurs préférences pour des candidats appartenant aux partis hostiles à la République, ou dont les attaches, les relations ou l’attitude vis-à-vis des établissements laïques d’enseignement dénoteraient sans conteste des sentiments réactionnaires ». Les Préfets, précise une circulaire, « doivent la justice à tous, sans distinction de parti », mais leur devoir est de réserver les « faveurs » dont ils disposent « seulement à ceux de leurs administrés qui ont donné des preuves non équivoques de fidélité aux institutions républicaines ».

La politique coloniale sera un terrain d’affrontement. Les radicaux mêleront leurs voix à celles de la droite pour combattre les aventures extérieures. Les conquêtes coloniales seraient un luxe qui fait négliger « la politique du pot-au-feu » (l’école, le progrès social) au profit d’intérêts financiers douteux. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, les radicaux abandonneront leur intransigeance à mesure qu’ils s’approcheront du pouvoir. En 1946, Camus écrira à leur propos «  La France des boutiquiers, des bureaux de tabac et des banquets législatifs dont ils nous ont gratifiés a fait plus pour énerver les âmes et détendre des énergies que des perversions plus spectaculaires….(…). Les Français sont fatigués des vertus moyennes (…). Ils se détournent des fausses élites parce qu’elles sont d’abord celles de la médiocrité ».

C’était avant que Mendès France ne séduise, sur la base d’un projet de modernisation et de réancrage à gauche du parti, un nouvel électorat dont les jeunes du club des Jacobins créé par Charles Hernu. Mendès France deviendra 1er Vice-Président, Edouard Herriot restant Président à vie. « La fraction la plus intelligente de la bourgeoisie française est en train de reprendre confiance en elle-même » commentera l’Express. Mendès imposera la thèse du parti de rénovation et d’opposition.  Mais les mutations économiques des années 60 précipiteront le déclin des couches sociales sur lesquelles le parti radical s’appuyait traditionnellement. La bipolarisation de la vie politique aura le mot de la fin.

Baas C., Histoire du radicalisme, La Découverte, 1994

 

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