Le temps, la ville et l’urbaniste

23 décembre 2010

La fumeuse « révolte des élites » du New Labour

Publié par alias dans Partis & élus

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Selon Stuart Hall, « Si la gauche ne parvient pas à comprendre le thatchérisme – ce qu’il est, pourquoi il a surgi, quelle est sa spécificité historique, quelles sont les raisons permettant d’expliquer qu’il soit en mesure de redéfinir l’espace politique et de désorganiser la gauche -, alors celle-ci ne pourra pas se renouveler parce qu’elle sera incapable de comprendre le monde dans lequel elle doit vivre, ou qu’elle disparaîtra dans une marginalité définitive. »

Le thatchérisme est apparu dans un conjoncture marquée par la convergence de trois tendances : le déclin structurel de l’économie britannique, lié à l’aggravation de la récession de l’économie capitaliste mondiale ; la faillite du troisième gouvernement travailliste d’après-guerre et la désintégration du consensus social-démocrate qui avait fourni le cadre de la politique britannique depuis 1945 ; et enfin, le retour d’une nouvelle guerre froide.

« Mme Thatcher a pris personnellement la crise en charge, ce qui est toujours de mauvais augure », souligne l’auteur. « Ses porte-parole ont su répondre au sentiment de panique qui semblait s’emparer du gouvernement en soulignant le fait qu’elle était en train de prendre « la mesure de l’opinion publique ». » Et la discussion porte désormais exclusivement sur les financements alternatifs (privatisation) et sur la mise à bas des obstacles à l’efficacité (suppression fonctionnaires).

Sa recette : Le thatchérisme capitalise sur les conflits entre les fidélités (convictions, rationalisme) et les désirs (intérêt personnel, subjectivité) ; ces conflits précipitent le chaos et l’imprévisible dans le champ idéologique (ex : secteur public présumé inefficient, dérégulation).

De son côté, les forces de gauche engluées ne cessent de se répéter que le compromis d’après-guerre a vécu, sans toutefois arriver à concevoir un modèle alternatif, et se limitent de fait à se faire les moralistes vertueux du thatchérisme. Le programme de la gauche reste enfermé dans les circonstances historiques qui les virent naître (1930, 1945).

Or, nous sommes entrés dans une société postfordiste, que certains qualifient de « capitalisme désorganisé », ou encore « d’ère de la spécialisation flexible ». La gauche, au lieu de repenser ses stratégies économiques, politiques et culturelles à la lumière de cette « logique » sous-jacente et profonde de dispersion et de diversification, se contente de lui résister. S. Hall promeut une approche culturelle (images), esthétisante et subjective (laquelle ne me convainc pas, ou tout du moins, elle ne peut être suffisante car non structurée – trop molle).

A priori, les modèles sont bien distincts : le centre-gauche cherche de nouvelles façons de promouvoir la solidarité sociale, les financements publics et l’interdépendance face aux inégalités et à l’instabilité du marché. Le modèle néolibéral promeut une faible fiscalité, une vison compétitive de la nature humaine, le financement par le marché et l’individualisme.

Toutefois, le thatchérisme s’est doté d’un puissant moyen de populariser les principes d’une philosophie monétariste et s’est trouvé dans l’image de l’Etat-providence charognard (restauration de la concurrence et de la responsabilité personnelle, éloge de l’effort et de la récompense, image de l’individu accablé d’impôts, dorloté et affaibli par le welfare, dessaisi par l’Etat de sa capacité d’initiative). Il ne s’est pas contenté d’élaborer une critique de principe de l’étatisme et a déployé ne conception positive de la culture d’entreprise, autour de la notion de liberté.

Quant à la social-démocratie, elle n’a pas de stratégie alternative viable, en particulier pour le grand capital qui implique un soutien étatique massif. La gauche n’a pas suffisamment réfléchi à ce que signifie l’appropriation du marché. Quelles doivent êtres les formes institutionnelles de l’Etat ? Elle pourrait se réapproprier la notion de liberté à partir des thèmes comme la diversité croissante de la société, l’égalité des chances, l’encapacitation des individus à travers le droit de choisir (son généraliste, sa thérapie) et de dramatiser les crises à partir des concepts que le thatchérisme n’a pas réussi à s’approprier : la démocratisation, les droits et l’extension de la citoyenneté sociale.

La droite radicale a procédé à une restructuration majeure des appareils d’Etat. Le Ministère de l’Education et de la Recherche a été mis de côté et supplanté par la Manpower Services Commission. Les programmes de formation et de reconversion se sont directement adaptés à la demande et aux évolutions de l’industrie, ouvrant la voie au processus silencieux de déqualification et de requalification des chômeurs. Quant au Labour, il a toujours hésité entre des objectifs contradictoires vis-à-vis de l’école : améliorer les chances des enfants de la classe ouvrière et des plus mal lotis ou adapter le système scolaire aux besoins économiques et aux exigences de rentabilité du système productif. Si la droite a ainsi pu gagner du terrain dans le domaine de l’éducation sans avoir à conquérir le pouvoir, elle a traditionnellement toujours dominé deux autres domaines du répertoire : la race et la sécurité. Il y aura toujours une politique de la position.

Quelle est la nature politique du régime du New Labour ? S’il met l’accent sur la responsabilité des individus, il passe très évasivement sur celle des entreprises. La troisième voie observe que les inégalités sociales se creusent mais refuse de reconnaître que des intérêts structuraux puissent nous empêcher de parvenir à une distribution plus équitable des richesses et à une meilleure égalité des chances.

Tony Blair dépeint une économie mondiale si versatile, aux flux financiers si gigantesques et si rapide, qu’il nous revient de gérer le changement en nous gérant nous-mêmes, pour nous adapter au monde tel qu’il va et faire face à ses évolutions incontrôlables. Ses tardives propositions de réforme du FMI sont loin d’être radicales. Paradoxalement, ceux sont les grands prêtres du néolibéralisme mondial (Sachs, Krugman, Soros) – et non MM Blair et Brown, qui ont sonné la retraite vers plus de régulation.

M. Blair affirme que le welfare ne touche pas ceux qui en ont le plus besoin. C’est vrai, mais il ne s’ensuit pas que le ciblage, soit, comme tel, la bonne stratégie. Or Beveridge avait compris que l’universalisme de l’assurance sociale, si coûteux qu’il fut, était indispensable au rattachement des franges les plus riches de la population. Beveridge avait anticipé l’argument de Galbraith : tout le système sera mis en péril dès lors que les riches pourront se soustraire volontairement au financement collectif en achetant leur propre liberté. Nous y voilà.

Stuart Hall reconnaîtra toutefois, très (trop) succinctement, les bonnes choses faites par le New Labour : l’accord de paix en Irlande du Nord, l’incorporation des droits de l’humain à la législation britannique, le salaire minimum, le crédit d’impôt famille, la création de places en crèche, la construction d’hôpitaux et d’écoles, la rupture avec l’euroscepticisme, le progrès de la déconcentration, la réforme constitutionnelle, certaines propositions de renouveau urbain. Le bilan des années Blair est donc, selon l’auteur, « ambivalent ».

Pour conclure, « On trouve chez M. Blair une sincère humanité, alors qu’il aurait été bien imprudent de parier sur celle de Mme Thatcher. Ce sont des figures similaires mais pas identiques. Il semble pourtant que le projet Blair, par son cadre d’analyse et ses hypothèses fondatrices, reste essentiellement structuré par le thatchérisme et se meuve sur le terrain que celui-ci a délimité. Mme Thatcher avait un projet. Le projet historique de Blair est de nous adapter à lui, c’est sa mission modernisatrice. La seconde moitié de sa mission, plus difficile, celle qui consiste pour la gauche à réinventer une réponse authentiquement moderne à la crise de notre époque, a été largement délaissée. »

Hall S., Le populisme autoritaire, puissance de la droite et impuissance de la gauche au temps du thatchérisme et du blairisme, Editions Amsterdam, 2008.

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