Le temps, la ville et l’urbaniste

27 octobre 2010

Le rapport de Mitterrand au Larzac

Publié par alias dans Partis & élus

A distance, une obscure solidarité me lie à ses défenseurs. [...] Des barbelés sur le Larzac, il y en avait assez  comme cela dans le monde. Cette haute région du corps et de l’esprit mérite mieux qu’un champ de tir. [...]L’action brûle vite les matériaux qu’on lui jette. Un sol qui repose nourrit des moissons abondantes. [...]

Puis au sujet d’un ami : Il m’emmènerait toujours plus loin, c’est à dire trop loin. Mais je comprends que son trop loin n’est jamais qu’un trop tôt et je lui pardonne de négliger superbement cet allié privilégié des politiques, le temps.

Je vais le voir une fois l’an à Saint-Privat, ce village accroché à la retombée du Larzac au-dessus de Lodève, qu’il a choisi pour vivre. On y déjeune autour d’une table ronde et le soir, de la terrasse ouverte sur le ciel, on rêve en écoutant le vent. Les trois pièces de la maison sont trop exiguës pour loger les livres qui constituent le fond de sa bibliothèque d’historien.

J’y respire l’odeur de poussière et de papier piqué qui me donnait un coup de bonheur au coeur quand, enfant, j’entrais dans le petit grenier où mes parents avaient rang, vingt ans plus tôt, les oeuvres complètes d’auteurs (définitivement oubliés) qui parlaient des croisades, de l’Eglise, des girondins, des guerres du Premier Empire et m’enfiévraient l’imagination.

Ma madeleine à moi est dans cette qualité de poussière qui ne ressemble à aucune autre, avec une vague persistance de senteur de maïs (on engrangeait jadis dans ce grenier des épis pour l’hiver) et de peuplier (le plancher où je m’étalais pour lire était fait de ce bois) – et nourrie de littérature.

 

Pour un socialiste, la liberté s’invente chaque jour. En 1789, on a appelé Révolution l’avènement de la démocratie politique. C’en était une, en effet, que la reconnaissance des droits individuels : parler, écrire, aller, venir. Mais le principe inscrit en lettres d’or sur le fronton des bâtiments publics s’est peu à peu vidé de contenu. La liberté de s’exprimer, pour Camille Demouslins,  c’était la possibilité de  vendre à la criée, sur les boulevards de Paris, une petite feuille recto verso. Aujourd’hui, ce serait le droit de parler à la télévision. Ou d’éditer un journal sans passer par les fourches caudines de la publicité.

Mais la bourgeoisie, naguère porte-parole des aspirations populaires et maintenant détentrice du capital sur lequel est fondée la société industrielle, tient les cordons de la bourse et dispose de grands moyens audiovisuels. Camille Desmoulins attendra la prochaine révolution. D’ici là, il devra se taire ou parler à mi-voix.

L’homme de droite honnête parle de liberté comme d’un axiome de droit public, et non comme d’une réalité vivante et quotidienne. Il fait un beau discours, rentre chez lui et dort en paix. On devine qu’il sera très surpris le jour où la liberté, passant sous sa fenêtre, chantera le « Ca ira ».

[...]Un pouvoir avoue sa faiblesse lorsqu’il craint la vérité. [...] Reprenant Brecht « Il faut changer le monde, puis changer le monde changé ». Ce qui veut dire qu’on ne change rien sans projet culturel, ou comme l’écrit Garaudy sans « une nouvelle détermination des fins de vie ». [...] Je pense au titre du programme de gouvernement du Parti socialiste : Changer la vie, demain ? Non, maintenant ! Et je récite saint Augustin : s’il est vrai que l’avenir et le passé soient, où sont-ils ?.

[...] Citant Galbraith  » le critère de la réussite économique n’est pas notre niveau de production, mais ce que nous faisons pour rendre la vie tolérable et plaisante ». Impossible de maintenir notre taux de croissance sans modifier profondément les structures de la société. Nous serions fous d’abonner au grand capitalisme le monopole des industries prospères.  

On peut imaginer sans tomber dans la science fiction le moment où un holding contrôlant le crédit, la recherche, la production et les échanges sur les cinq continents, disposera de la réalité et de l’autorité d’un gouvernement mondial que les politiques, toujours en retard d’une époque, n’auront pas encore ébauché. Je rectifie : il n’y a pas à imaginer. C’est une certitude. Du moins tant que le système économique pratiqué par la plupart des pays industriellement avancés sera le capitalisme.

Qu’on me comprenne : je ne considère pas le capitalisme comme un monstre avide de chair humaine. Il assouvit simplement un appétit, qui le conduit, faute d’avoir toujours sous la dent de quoi se satisfaire, à se manger lui-même. Mais avant d’en arriver là, il aura dévoré le reste.

Grâce à d’inépuisables sources de financement les firmes multinationales échappent aux restrictions de crédit, transfèrent librement leurs fonds soit dans un but spéculatif, soit pour se prémunir contre d’éventuelles spéculations et éludent certaines charges fiscales en modulant à l’intérieur du groupe une habile politique des prix. Bref, elles n’ont plus de partenaire politique à leur niveau.

Quant aux travailleurs de ces entreprises, leurs syndicats ne trouvent pas à qui parler : la direction générale réside au loin, hors de portée ; la direction locale n’est qu’un relais irresponsable. Les concepts traditionnels de profit, de prix, de capital ne rendent plus compte du développement et des motivations du capitalisme parvenu à ce stade d’insaisissable concentration.

Grâce à l’accès direct au marché financier, à la passivité forcée des actionnaires, aux mécanismes de l’autofinancement, au volume de liquidités qu’elles manient, les firmes multinationales sont déjà sorties du cadre de la pensée économique classique ».

Mitterrand F., La paille et le grain, La rose au poing, Flammarion. 1975.

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