Le temps, la ville et l’urbaniste

18 janvier 2010

Entre nature et culture : le paysage

Publié par alias dans Aménagement & urba

La personnalité du géographe Elisée Reclus a profondément marqué de nombreux urbanistes. Synthétiseur et vulgarisateur hors pair, celui-ci inventa l’écologie politique au sens où il intégra la dimension humaine et l’économie de la nature dans la géographie. Elisée Reclus n’a pas cherché à maîtriser la nature mais les déséquilibres. Son héritage est devenu plus prégnant encore, lorsque, confrontés en 1945 à la nouvelle ère atomique, les scientifiques se rendirent compte que l’angoisse ne viendrait plus de la faillite de la science mais de ses réussites. Du contrôle de la nature au contrôle de l’individu, la question contemporaine consiste à savoir comment placer le curseur entre espace naturel libre et intervention humaine.

Au 19e siècle, les jardins répondaient à une préoccupation des hygiénistes, souvent très éloignée de la nature. Ils demeurent une représentation symbolique du contrôle que les hommes exercent sur elle. Aujourd’hui, le jardin des Plantes est tel un patchwork de parterres qui se cherche : serre mexicaine, jardin d’hiver, jardin d’iris et vivaces, roseraie avec ateliers de formation sur la taille, jardinage au sein du potager pédagogique encadré, jardin écologique alpin, jardin de l’école de botanique. Dans le jardin de l’école botanique se tient parfois un majestueux héron élancé, silencieux et solitaire, il vient de temps à autres se percher en surplomb à la cime d’un grand pin. Dans ce lieu de prédilection se dégage une douce atmosphère revigorante, un peu comme en Toscane, sans doute due à la présence de la Bièvre.

Le citadin écolo semble davantage apprécier le paysage à la nature et qu’est-ce que la nature en soi, sans humanité, si ce n’est un objet neutre, sans projection, sans laideur ni beauté, un objet anesthétique. Le regard artistique que porte l’homme sur la nature lui donne une consistance.  En effet, l’art constitue au plus haut point cette prise de possession de la nature par la culture. Prenez Proust, ne disait-il pas que le monde a été créé aussi souvent qu’un artiste original est survenu, ou encore Oscar Wilde, pour qui la vie imite l’art, beaucoup plus que l’art n’imite la nature. Ce n’est donc ni en architecte ni en jardinier mais en poète et en peintre que se composera le paysage à l’envie.

Si les artistes de l’Italie septentrionale furent les premiers à individualiser les décors de paysage, les Ecoles du Nord (Flandres et Pays Bas) représentèrent l’animal ou la plante comme étant inséparable de leur environnement naturel. La peinture du paysage se constitua progressivement en genre indépendant. Le siècle des lumières ajouta de nouveaux paysages tels que la montagne (notamment des Alpes) et la mer, jouxtant au beau (plaisant) les catégories du sublime (terrifiant) et du pittoresque. À l’époque romantique, le paysage est source d’émotions et d’expériences subjectives. Plus tard, le peintre découvrira ses limites et cédera place au pouvoir de l’écriture, puis à celui de la photographie et du film donnant naissance à un paysage mille-feuilles, plus dynamique et multi-sensoriel.

Kant dans La crique de la faculté de juger définissait ainsi le sublime « nous nommons volontiers ces objets sublimes, parce qu’ils élèvent les forces de l’âme au-dessus de l’habituelle moyenne et nous font découvrir en nous un pouvoir de résistance d’un tout autre genre, qui nous donne le courage de nous mesurer avec l’apparente toute-puissance de la nature. ». Notre siècle idéalisera d’autres formes paysagères comme la forêt, le marais, la friche, le désert…jusqu’à invoquer la mort du paysage. La crise actuelle du paysage s’explique par une détérioration in situ et une déréliction in visu.

In situ, le constat vient du fait que l’homme a effectivement détérioré, sinon détruit, les paysages traditionnels. Les agriculteurs ont de plus en plus de difficulté à entretenir le territoire rural. Une urbanisation mal contrôlée grignote un territoire saturé d’autoroutes et de panneaux de publicitaires, laissant à l’abandon des banlieues sinistrées et mal desservies, subissant les effets du mitage et de la rurbanisation sauvage. In visu, l’homme serait devant ville et campagne confronté au même dénuement perceptif avec une prédilection insistante pour la décrépitude (terrains vagues, cités sinistrées…), l’entraînant dans des voyages emprunts d’ennui, de déception ou d’hostilité.

Ainsi le tourisme contemporain vend une terre promise, du prêt à consommé, un paysage assuré. Pour plus de sûreté, on le fabrique et l’isole sur place (le club) et il y sera conduit, s’il le désire, en car climatisé. Si le paysage est le produit d’une opération perceptive, c’est-à-dire d’une détermination socioculturelle, l’histoire de l’art montre que les Français restent attachés à un environnement naturel, à leur cadre de vie. Peut-on considérer que certaines personnes, notamment l’auteur du « Court traité du paysage » puisse être victime du « complexe de la balafre  », lorsqu’elles en arrivent à sublimer l’autoroute ou la tour en tant que beauté terrifiante ?

Entre anarchie et despotisme, le Land Art est un art paysager qui me plaît davantage.

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